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"Missouri Breaks"

titre original "The Missouri Breaks"
année de production 1976
réalisation Arthur Penn
scénario Thomas McGuane
photographie Michael C. Butler
musique John Williams
interprétation Marlon Brando, Jack Nicholson, Randy Quaid, Kathleen Lloyd, Harry Dean Stanton, John P. Ryan

Le titre du film

Il fait référence à une région du centre de l’État américain du Montana constituée de terres accidentées et traversée par la rivière Missouri, plus long affluent du fleuve Mississippi.

Les critiques de films de Citizen Poulpe
La critique de Bertrand Mathieux

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Le choc de deux monstres sacrés et une superbe mise en scène donnent à ce western un ton inhabituel. Penn s'explique : « C'est un aperçu cavalier sur cette période de l'histoire de la frontière durant laquelle l'individu céda la place aux grandes compagnies. La frontière avait son mode de vie particulier, et je crois que la seule manière de l'aborder consiste à mélanger les formes, à briser les moules rigides créés par Ford, Wyler ou Hawks... »

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Arthur Penn, cinéaste intellectuel venant du théâtre et de la télévision, déclarait, à propos de "Missouri Breaks", western baroque tourné en 1976 avec Marlon Brando et Jack Nicholson, que c'était un « happening hollywoodien ». Happening veut dire spectacle improvisé laissant toute liberté d'interprétation au spectateur. Une façon sans doute de renier un peu ce film, pour lequel il a toujours estimé n'avoir pas eu assez de temps de préparation en raison de l'emploi du temps, impossible à concilier, des trois principaux protagonistes alors à l'apogée de leurs carrières respectives.

Jack Nicholson vient tout juste de remporter l'Oscar pour son interprétation dans "Vol au-dessus d'un nid de coucou", ce qui l'assoit définitivement comme un acteur de premier rôle. Marlon Brando est, lui, sorti de la disgrâce des studios grâce au "Parrain" et il vient de faire scandale en Europe avec "Le dernier tango à Paris" (Bernardo Bertolucci, 1972). Quant à Arthur Penn, depuis les succès critiques et publics de "Bonnie and Clyde" (1967) et "Little Big Man", il peut imposer ses points de vue aux producteurs. C'est Elliot Kastner d'United Artists qui lui envoie le scénario écrit par Thomas McGuane, écrivain épris des grands espaces du Montana et flirtant, non sans une pointe d'humour, avec la contre-culture de son temps. Arthur Penn, comme Marlon Brando et Jack Nicholson, ne sont guère emballés par l'idée du film, mais tourner ensemble finit par les convaincre de rejoindre le projet. Des raisons financières motivent encore un peu plus Penn, qui a obtenu de planter sa caméra là où il avait dirigé Dustin Hoffman dans "Little Big Man".

Malgré le peu d'enthousiasme initial vaincu seulement par l'envie d'une rencontre, le projet promet beaucoup et excite grandement la presse, notamment par la faculté des trois hommes à se jouer des conventions. Marlon Brando, on le sait, n'est plus motivé que par des rôles où il pourra donner libre cours à son humeur vagabonde, qui l'incite à emmener ses personnages là où son instinct le guide. Avec le recul, beaucoup de ses échecs de cette période s'avèrent captivants tellement Brando imprime à l'écran une personnalité hors du commun, qui donne à ses rôles une tonalité équivoque proposant souvent des interprétations paradoxales. Ainsi, "Les révoltés du Bounty" (Lewis Milestone, 1962),  "Reflets dans un œil d'or" (John Huston, 1967), "Le Corrupteur", "Le dernier tango à Paris", ou plus tard "Apocalypse Now", ont pour pivot central l'ambigüité salvatrice qu'apporte Brando, dans laquelle certains n'ont voulu voir qu'un manque d'envie manifeste, prétexte aux caprices d'une diva gavée par des cachets astronomiques pour le coup injustifiés. À coup sûr, l'idée de n'apparaître qu'au bout de quarante minutes dans le film n'a pas déplu à l'acteur fantasque, tout comme celle qu'il a proposée au réalisateur de changer d'apparence vestimentaire à chacune de ses scènes.

Prenant comme contexte le thème westernien ultra classique de la lutte des grands propriétaires terriens contre les voleurs de chevaux et de bétail, le film s'articule autour du point de passage entre la loi du plus fort qui régissait les conflits de toute nature depuis les débuts de la colonisation du vaste continent et un système juridique destiné à protéger les biens et les personnes. David Braxton (John McLiam), riche exploitant dominateur, est justement adepte de cette tradition des jugements expéditifs savamment mis en scène pour inspirer la crainte à ceux qui voudraient s'en prendre à son pouvoir.

L'ouverture du film, faussement bucolique et à dessein teintée des images de groupes chères à Robert Altman, est somptueuse, démontrant, s'il en était besoin, la grande finesse d'Arthur Penn, qui profite de l'effet de surprise qu'il provoque pour affirmer d'entrée l'idée que ce western ne sera pas comme les autres. Tom Logan, le chef des voleurs de chevaux encore jeune interprété par Jack Nicholson, sentant sans doute venir le changement d'époque, ne rêve que de sédentariser et de régulariser son activité à travers l'exploitation d'un petit ranch. Jane Braxton, la fille du riche propriétaire (formidable Kathleen Lloyd), encore plus jeune, affiche un féminisme avant-gardiste, la poussant dans les bras de celui qui spolie son père dont elle réprouve les méthodes.

Arrive ensuite Robert Lee Clayton, tueur à gages réputé, pudiquement appelé "régulateur", ou plutôt Marlon Brando en personne qui, par sa grandiloquence  mâtinée d'un ridicule grotesque, va à lui seul réduire à néant le mythe de l'Ouest et se faire le fossoyeur d'une époque qui n'avait rien du romantisme vanté par la geste westernienne. La plupart du temps travesti, notamment quand il doit donner la mort, son tueur à la virilité incertaine ne s'aventure pas dans les improbables duels au revolver qui ont bâti la légende des Billy the Kid et autres Jesse James, mais abat ses victimes dans le dos ou pendant leur sommeil, plus sûr moyen de rester en vie. Une prestation inoubliable, qui peut être rejetée si elle n'est pas contextualisée.

Arthur Penn, qui avait déjà salement terni le mythe avec "Le Gaucher" (1958) et "Little Big Man", jette un nouveau pavé dans la mare avec ce "happening hollywoodien", comme il nommait ce film déroutant. Le tout sans oublier de faire montre de sa sensibilité dans les très belles scènes d'amour entre Jack Nicholson et Kathleen Lloyd.

Par son casting de très haute volée, la maîtrise de son réalisateur ainsi que par la variété de ses atmosphères et de ses prises de vue, "Missouri Breaks" est comme un kaléidoscope devant lequel le spectateur peut fuir ou rester fasciné par les changements de couleur.

Photos de tournage

© Mary Ellen Mark
© Mary Ellen Mark
© Mary Ellen Mark
© Mary Ellen Mark