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"L'Échange" ("Changeling")

titre original "Changeling"
année de production 2008
réalisation Clint Eastwood
photographie Tom Stern
montage Joel Cox
musique Clint Eastwood
interprétation Angelina Jolie, Michael Kelly, John Malkovich
rien à voir avec "L'Échange" ("Proof of life") de Taylor Hackford, ni "The Changeling" (1980)

La critique de Sébastien Miguel)

L'espace constellé d'énormes étoiles s'affiche en dimension homérique sur l'écran. L'immense logo de la Universal remplit la salle en reflétant les astres tourbillonnants sur sa surface vernie. Mais ici, pas de fanfare, d'envolées lyriques. Pendant de longues secondes, le globe rond et monstrueux tourne en silence, presque au ralenti. C'est sur cette image, en noir et blanc, que commence "L'Échange" de Clint Eastwood.

La reprise des anciens logos par les grandes industries cinématographiques n'a pourtant rien d'original et tend même à devenir, ces dernières années, une sorte de poncif dans le cinéma hollywoodien. Pensons à l'utilisation du premier logo de la Universal dans "Land of the dead" de George Romero, 2005. Pourtant, ici, cette apparition fantasmagorique aura rarement été plus justifiée. Justifiée, et par une thématique formelle persistante, et par le caractère crépusculaire de "L'Échange".

Depuis "Josey Wales hors-la-loi", les films d'Eastwood sont dévorés par les ténèbres. Espaces vides ouvrant les portes d'abîmes inquiétantes et plongeant les personnages dans des néants insondables. Ce sont les ruelles froides d'Europe centrale dans "Firefox", le hangar aux monstres de carnaval dans "La corde raide", la nuit entourant les discussions des fermiers inquiets dans "Pale rider", la nuit de nouveau et la grange abandonnée où agonise William Munny dans "Impitoyable", le gymnase de "Million dollar baby", les cavernes granitiques du diptyque "Mémoires de nos pères"/"Lettres d'Iwo Jima"… Parions, sans aucune appréhension, que la maison de Walt Kowalski dans le dernier opus (encore inédit) "Gran Torino" étouffera le retraité réactionnaire d'ombres funèbres.

"L'Échange" ne déroge pas à cette règle, mais l'utilisation radicale de cette rhétorique cinématographique entraîne le film aux limites du fantastique.

Certaines critiques ont noté l'atmosphère étrange de ce mélodrame d'époque. La maison de l'héroïne est, dès le début, gangrenée par les ténèbres. Découpant en faible halo de lumière la vie heureuse de la mère de famille, la maison est déjà une sorte de caveau glacial. Et cela, bien avant la disparition du jeune enfant.

Peut être plus encore que dans les œuvres antérieures du cinéaste, c'est le film tout entier qui semble contaminé. La reconstitution du Los Angeles de la fin des années 20 est ponctuée d'averses incessantes, et de faibles figurants peinent à remplir les ruelles qui apparaissent presque vides à l'écran. L'héroïne est amaigrie et porte des manteaux de fourrure bien trop grands pour elle. Enfin, malgré le rouge vif (très Technicolor) renforçant la sensualité des lèvres d'Angelina Jolie, c'est principalement un masque blanc et blafard qui recouvre le visage de l'héroïne durant son long chemin de croix.

Le temps passant, cette noirceur esthétique est venue petit à petit envahir les génériques même des films adultes du cinéaste. À partir de "Space cowboys", les ouvertures sont devenues plus monochromatiques, plus élégiaques et les détournements de logo, plus systématiques.

Passant du noir et blanc à la couleur, d'un logo d'outre-tombe à des images presque monochromes, "L'Échange" encre les souffrances et les combats de cette mère courage dans un passé révolu, dans un combat perdu d'avance. C'était déjà le cas avec "Million dollar baby", où le logo métallique et monochrome de la Warner (accompagné de la musique épurée d'Eastwood lui-même) annonçait déjà l'échec de l'héroïne principale. Et cela, avant même le générique de début.

Si la mère de famille garde espoir à la toute fin du film, elle n'est pas parvenue à retrouver son fils. Et lorsque elle part au loin, en passant près du cinéma qui joue "It happened one night" ("New York-Miami", 1934), les couleurs disparaissent peu à peu afin de revenir au noir et blanc inaugural. Le film de Capra se terminait par la chute des murs de Jéricho et par l'annonce d'une nuit d'amour enflammée entre Claudette Colbert et Clark Gable. Dans le drame d'Eastwood, dans un noir et blanc banal, l'héroïne part seule comme une silhouette anonyme dans les rues de Los Angeles.

Dépouillé et dénué de la flamboyance de l'âge d'or hollywoodien qu'il était censé représenter, le logo ‘A Universal Picture' apparaît, avec le recul, comme l'annonce sans appel d'une odyssée de l'amertume et de l'échec.