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"The Canyons"

titre original "The Canyons"
année de production 2013
réalisation Paul Schrader
scénario Bret Easton Ellis
interprétation Lindsay Lohan, James Deen, Nolan Gerard Funk, Amanda Brooks, Gus Van Sant

La critique de Didier Koch

Paul Schrader, que l'on connait essentiellement pour avoir écrit les scénarios de "Taxi driver" et de "Raging Bull", aura eu au final une plus longue carrière de réalisateur que de scénariste. Suite au succès mondial de "Taxi driver", le scénariste prodige a enchaîné quelques films remarqués et parfois contestés, à défaut d'être de francs succès commerciaux ("Blue collar", "Hardcore", "American gigolo", "Mishima"). Depuis maintenant trente ans, Schrader s'est vu relégué dans une relative confidentialité.

De son côté, Bret Easton Ellis est l'écrivain sulfureux emblématique de la génération X, réputée désenchantée pour avoir grandi avec les débuts de la crise identitaire qui touche les sociétés occidentales, conséquence, entre autres, de la première crise pétrolière suivie de l'effondrement du bloc de l'Est. Ses romans, dont le plus célèbre reste "American psycho" (transposé au cinéma par Mary Hamon en 2000), évoquent une jeunesse sans repère idéologique, asservie au consumérisme à outrance et à la jouissance à tout prix.

L'association de ces deux moralistes transgressifs semble a posteriori évidente, et l'initiative de Schrader se révèle pour le coup judicieuse. Dans un Los Angeles désaffecté où les cinémas sont en ruines, déambulent Christian (James Deen), Tara (Lindsay Dohan) et Ryan (Nolan Gerard Funk), unis pour le montage improbable d'un film d'horreur de série Z dont la vedette sera Ryan pistonné par sa petite amie Gina (Amanda Brooks), secrétaire de Christian, fils de milliardaire improvisé producteur et obligé de suivre les séances d'un psy pour ne pas se voir couper les vivres par son paternel.

On quitte rapidement l'univers du cinéma pour plonger dans la relation destructrice qui va unir le trio, entre domination de classe, jeux sexuels pervers, remugles d'amours passées jamais complètement éteintes et jalousie frisant la psychopathie. Êtres désincarnés évoluant dans des villas luxueuses sans âmes et des décors ensoleillés réfrigérants, les trois jeunes gens vont aller jusqu'au bout d'une descente aux enfers programmée.

Le film a été vilipendé par la critique alors qu'il propose une variante post-moderne tout à fait acceptable de grands films noirs comme "Les Tueurs", "Pour toi j'ai tué", "Assurance sur la mort" ou encore "Le facteur sonne toujours deux fois". Sans grands moyens et grâce à un casting original et crédible, Schrader montre, au contraire de ce qu'il laisse penser dans son introduction désabusée, que sa foi dans le cinéma est toujours aussi grande. Sa façon de filmer Lindsay Lohan dévoile un mimétisme troublant et émouvant entre l'ex- starlette des studios Disney revenue de l'enfer des drogues et Judy Garland, autre enfant star des années 40 dévorée toute crue par l'ogre tapis derrière le miroir aux alouettes d'Hollywood.

Il faut donc réhabiliter de toute urgence le sursaut de créativité de celui qui reste un des esprits les plus féconds d'une industrie hollywoodienne sérieusement anesthésiée par l'abus d'effets spéciaux.