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"Kingdom of heaven"

titre original "Kingdom of heaven"
année de production 2005
réalisation Ridley Scott
scénario William Monahan
photographie John Mathieson
costumes Janty Yates
interprétation Orlando Bloom, Liam Neeson, Eva Green, Brendan Gleeson, Jeremy Irons, Edward Norton, Alexander Siddig, Ghassan Massoud, Marton Csokas, David Thewlis, Michael Sheen

La critique de Sébastien Miguel

XIIe siècle. Dévasté par la mort de sa femme et de son enfant, un forgeron anonyme part pour Jérusalem. Il y découvre un père, devient chevalier, aime en secret une reine et défend la cité divine.

187 minutes d’une fresque intime où le spectacle épique laisse le plus souvent la place à des moments d’introspections. À la recherche d’une paix intérieure et d’une foi qui remplirait son cœur, le héros parcourt les terres désolées de la folie meurtrière des hommes.

Production dispendieuse (et somptueuse), rejet total du manichéisme et multiples morceaux de bravoure (naufrage en pleine tempête, enterrement du roi, siège de Jérusalem…). Le public attendait un "Seigneur des anneaux" au temps des croisades. Ils ont eu, à la place, une vaste galerie d’âmes en pleine interrogation.

Mention spéciale à Brendan Gleeson en histrion génocidaire et Alexander Siddig en conscience de Saladin.

Avec "Master and commander", la fresque hollywoodienne la plus adulte des années 2000.

La critique de Didier Koch

"Kingdom of heaven" est le quinzième film de Ridley Scott depuis ses débuts en 1977 avec "Les Duellistes", épopée napoléonienne où Keith Carradine et Harvey Keitel poursuivaient un duel sans fin sur tous les théâtres de guerre européens où le général conquérant tentait d'assouvir sa soif inextinguible de conquêtes. Indéniablement, l'ex-réalisateur de publicités britannique est, en ce début de XXIe siècle, celui qui à Hollywood, avec Steven Spielberg, maîtrise le mieux les films à dimension épique, prenant dans ce domaine la suite de son glorieux compatriote et aîné David Lean, avec certes un sens poétique moins développé, mais aussi avec un éclectisme plus affirmé. Sa capacité à venir à bout des projets pharaoniques est pour le moins prodigieuse même s'il n'atteint pas toujours sa cible. "Les Duellistes", "Alien, le 8ème passager", "Blade runner", "Thelma & Louise", "Gladiator" ou "La chute du faucon noir" font chacun référence dans leurs genres respectifs.

On peut regretter que Ridley Scott, qui développe au long cours un vrai point vue esthétique, ne soit pas encore reconnu à sa vraie valeur. C'est justement cette aptitude à maîtriser la forme qui lui est souvent reprochée, au prétexte que celle-ci se déploierait au détriment de scénarios trop souvent simplifiés pour permettre de servir la recherche esthétique d'un réalisateur qui serait avant tout un excellent dessinateur se délectant des belles images qu'il arrive à transposer sur l'écran.

Le temps réparera sans aucun doute cette injustice. Une comédie comme "Les Associés", petite merveille de transgression jouissive passée injustement inaperçue, démontre que Scott peut s'accommoder sans peine de tous les genres, à la manière des Michael Curtiz, John Ford ou Howard Hawks au temps de l'âge d'or des studios.

"Kingdom of heaven", qui nous plonge au XIIe siècle à l'époque des croisades, prend une signification toute particulière dix ans après sa sortie, alors que certaines organisations terroristes rêvent d'entraîner les démocraties occidentales débarrassées des conflits de religion qui ont ensanglanté leurs peuples tout au long des siècles vers un nouvel affrontement de cette nature au nom de comportements laïques qui empêcheraient les âmes impies d'atteindre la pureté au moment du jugement dernier.

Le contexte n'était pas si tendu à l'époque malgré la proximité des attentats du 11 septembre, mais déjà, le film avait fait polémique entre certains historiens au sujet de la vision de la lutte pour la Terre sainte proposée, jugée à l'aune de la place faite à l'Islam dans ce conflit ancien, dont Scott prend pourtant bien soin de préciser, dans un panneau final, qu'il n'est toujours pas réglé. Ridley Scott n'est pas un réalisateur politique, et le contexte qui lui sert de décor n'est surtout pas utilisé à des fins idéologiques. On peut donc penser qu'il a cherché à rester le plus neutre possible, ce qui transparaît encore en 2015.

Pour comprendre les motivations du réalisateur, il faut donc s'attarder sur l'esthétique du film qui, cette fois-ci pour donner raison à ses détracteurs, semble avoir été vraiment au centre de ses préoccupations. À ce titre, le film est somptueux, constituant sans doute une sorte d'aboutissement pour le réalisateur qui, à 68 ans, semble ici au sommet de son art. Amoureux de la peinture, Scott a visiblement voulu rendre un hommage appuyé aux peintres de l'école orientaliste européenne du XIXe siècle. À plusieurs reprises dans les scènes d'intérieur, le spectateur se trouve comme par magie immergé dans les œuvres d'Eugène Delacroix ou de Jean-Léon Gérôme. Idem en extérieurs, où "Pèlerins allant à la Mecque" de Léon Belly (1861) est furtivement évoqué, sans parler des œuvres du peintre écossais David Roberts, spécialiste reconnu et exclusif de ce courant encore méconnu.

Pour l'intrigue qui fait la part belle aux combats, William Monahan tente parfois un peu maladroitement de trouver un équilibre précaire entre petite et grande histoire, nous infligeant une entrée en matière pour le moins indigeste avec les retrouvailles dégoulinantes de bons sentiments entre Godefroy d'Ibelin (Liam Neeson) et son fils Balian (Orlando Bloom). Heureusement, la suite s'avère beaucoup plus crédible, y compris l'idylle entre Balian et Sibylle (Eva Green), que le scénario s'évertue sagement à ne pas trop mettre en avant.

Orlando Bloom sortant à peine du très mitigé "Troie" de Wolfgang Petersen, semble avoir pris un peu de l'épaisseur qui lui manquait. Quant à Eva Green ("Casino Royale"), les costumes orientaux lui vont à ravir. Une partie de la critique sans doute sévère a souligné le manque de charisme du couple, mais le film de Scott ne se veut pas un remake du "Fils du Sheik" de Georges Fitzmaurice (1926) ou de "Morocco" de Josef von Sternberg (1930), et c'est donc du côté des combattants, avec les très solide Brendan Gleeson, pervers Marton Csokas, malicieux David Thewlis et envoûtant Ghassan Massoud, que Scott a musclé son casting.

Malgré ses défauts, "Kingdom of heaven", dont il existe une version longue plus conforme à la vision de Scott, se place dans le haut du panier d'un style de films où beaucoup de solides réalisateurs comme Anthony Mann, évincé du tournage de "Cléopâtre" en 1962, se sont cassé les dents.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Du Ridley Scott, moins épique que "Gladiator", mais néanmoins très beau, plus politique en revanche, avec d'évidentes allusions à l'Irak.