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"Un nommé Cable Hogue"

titre original "The ballad of Cable Hogue"
année de production 1970
réalisation Sam Peckinpah
photographie Lucien Ballard
musique Jerry Goldsmith
interprétation Jason Robards, Stella Stevens, David Warner

La critique de DVDClassik : cliquer ici.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Tourné dans le prolongement de "La horde sauvage", "Un nommé Cable Hogue", dont le titre original, "La ballade de Cable Hogue", donne bien le ton, poursuit le discours de celui-ci relatif à la mort de l'Ouest et à la fin des hommes de l'Ouest détruits par le modernisme. À cette différence que Peckinpah l'a traité, non pas en tragédie lyrique et baroque, mais comme une fable humoristique et ironique qu'il a décrite comme « une nouvelle version des Mouches de Sartre avec un peu de Keystone Cops. »

La critique de Didier Koch

Sa réputation de franc-tireur incontrôlable est déjà bien établie quand Peckinpah a l'occasion de mettre en chantier "Un nommé Cable Hogue" alors que "La horde sauvage" n'est pas encore sorti sur les écrans. Proposé en 1966 par son ami Warren Oates, le scénario de John Crawford et d'Edmund Penney  restera un moment dans un  placard, Peckinpah encore marqué par l'échec cuisant de "Major Dundee" (1965) venant tout juste d'être viré du tournage du "Kid de Cincinnati" et remplacé par Norman Jewison. Ayant commencé à sculpter son statut de paria d'Hollywood, le réalisateur se refait une santé à la télévision, où il avait fait ses premières armes à la fin des années 50. En 1968, voisin à Malibu de Kenneth Hyman, producteur à la Warner, il se voit proposer le scénario de "La horde sauvage" qui sera le film qui signera définitivement son style caractérisé par la violence de marginaux nostalgiques qui refusent la société qu'on leur propose, reflet de la marche en avant du progrès.

Peckinpah a eu la très bonne inspiration de profiter de son bref regain de popularité pour vendre à Hyman ce récit picaresque modeste aux vertus commerciales improbables, tourné au format panoramique 1,66 (les précédents films de Peckinpah avaient été tournés en cinémascope), prenant le contre-pied complet de "La horde sauvage". Il est probable que ce créneau passé, le réalisateur, en proie à une paranoïa accentuée par ses addictions, n'aurait jamais retrouvé le financement pour un tel projet. Pourtant marqué par de nombreux incidents sur le tournage, dont une grève des techniciens, et une sortie confidentielle en double programme par la Warner qui conduira Peckinpah à un exil provisoire en Angleterre pour la mise en scène des "Chiens de paille", "Cable Hogue" restera, comme il l'affirmera jusqu'au bout, son film favori. Cette déclaration reflète la complexité de la personnalité de Peckinpah qui voyait peut-être en Cable Hogue et son interprète Jason Robards la transposition parfaite de ce qu'il aurait voulu être dans un Ouest resté sauvage où l'homme peut encore se tracer seul et sans contrainte son propre chemin.

Picaro floué par ses deux associés, abandonné sans eau dans le désert, Hogue, sûr de son destin, admoneste les forces célestes pour qu'elles lui viennent en aide. Miracle qui sourit à celui qui ne désespère jamais, l'eau jaillira au milieu des terres arides, donnant au pauvre bougre l'occasion de monter un relais prospère où viendront se ravitailler les diligences sur le chemin qui relie deux bourgades éloignées. Un détour par l'une d'elles lui fera rencontrer Hildy (Stella Stevens), prostituée à l'âme vagabonde que ne rebute pas la vie dans les grands espaces. Joshua Sloane (David Warner), un prêcheur dévoyé et concupiscent, viendra se joindre à l'aventure.

Trois personnages libres et dissemblables qui se choisissent une communauté de destin, voilà l'Ouest tel que le rêve Peckinpah, qui ne redoute rien tant que l'embrigadement de l'individu dans des courants de pensées et l'enfermement dans les grandes cités, marques d'un asservissement sournois aux puissances d'argent. Peckinpah est dans son élément, et c'est avec tendresse qu'il regarde ses trois héros, qui n'en sont pas, s'apprivoiser par l'expérience commune.

Si le prix de la liberté est parfois dur, il est toujours payé de retour. Ainsi Hogue et Hildy connaissent des moments de profonde communion aussi bien charnelle que sentimentale. Tout à la joie d'un éden enfin retrouvé, Peckinpah adopte un ton iconoclaste qu'on ne lui connaissait guère, demandant à Jerry Goldsmith des balades bucoliques et empruntant pour quelques saynètes drolatiques au dessin animé ou au splastick. Signe de sa bonne humeur, Peckinpah le taciturne s'abandonne même aux rêveries hippies prônées par ses collègues de promotion que sont les Arthur Penn, Hal Ashby ou Sydney Pollack via le personnage de Joshua. On se dit que rien de grave ne pourra arriver à ces trois-là, l'oncle Sam veillant sur eux.

Mais c'est mal connaître Peckinpah, dont les blessures ne cicatrisent jamais vraiment. Des trois compères, Hogue est le moins consensuel, le moins versatile et surtout le moins mobile, et c'est donc lui qui sera éliminé par le progrès qui avance jusque dans le désert. La voiture et la moto vont tuer le petit commerce de Hogue, les diligences ne passant bientôt plus par son relais. Dès lors, il n'a plus de raison d'être. Rattrapé par son pessimisme noir, Peckinpah ne peut s'empêcher de se rappeler à son obsession de l'homme creusant son propre cercueil avec ses créations, même s'il le fait de manière elliptique et poétique, à la manière de tout son film dans une fin pathétique qui annonce "Junior Bonner". On ne se refait pas.