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"The barber : l'homme qui n'était pas là"

titre original "The man who wasn't there"
année de production 2001
réalisation Joel Coen
scénario Joel Coen et Ethan Coen
photographie Roger Deakins
interprétation Billy Bob Thornton, Frances McDormand, James Gandolfini, Michael Badalucco,
Jon Polito, Tony Shalhoub, Scarlett Johansson, Richard Jenkins, Abraham Benrubi
 
récompense Prix de la mise en scène au festival de Cannes 2001

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Les frères Coen adorent les héros coupés de la réalité mais rattrapés par elle. Encore une histoire d'engrenage, nerveuse et bien conduite.

La critique de Didier Koch

De leurs débuts en 1984 avec "Sang pour sang" à "The Barber" en 2001, les frères Coen ont navigué dans les eaux troubles du film noir qu’ils brassèrent assez souvent pour réaliser des films au sein desquels leur ton iconoclaste contribua à raviver un genre très codifié depuis sa décennie de gloire entre 1942 et 1952. "The big Lebowski", sorti en 1998, demeure la plus belle démonstration de cette faculté des deux frères à jouer les bernard-l'hermite à travers une comédie déjantée proposant une relecture tronquée sauce hippie du "Grand sommeil" d’Howard Hawks (1946).

Juste après le très picaresque "O' brother", version revue et corrigée de "L'Odyssée" d’Homère rythmée au son des hymnes blues et country américains, ils se livrent, avec "The Barber", à une épure en noir et blanc lorgnant du côté de l’esthétique léchée d’"Assurance sur la mort" (Billy Wilder, 1944) ou encore de "L’ombre d’un doute" (Alfred Hitchcock, 1943), le film étant censé se dérouler également dans la ville californienne de Santa Rosa.

Ed Crane (Billy Bob Thornton), tout droit sorti des romans de James Cain qui inspirèrent quelques-uns des plus grands films noirs ("Le facteur sonne toujours deux  fois", "Assurance sur la mort", "Le roman de Mildred Pierce", "La griffe du passé"), coiffeur de son état, est la quintessence du quidam moyen comme les croquait le père du roman noir. Le titre original du film, "L'homme qui n'était pas là", traduit mieux la synthèse des personnages de James Cain que symbolise Ed Crane, petites gens qui n'ayant pas le droit au bonheur, se fracassent à vouloir sortir de leur condition. Ed Crane n'existe certes pas, mais il pense sacrément et souvent à haute voix, spectateur lucide et résigné de sa propre vie. Son discours est tellement atone que l'on pense à tous ces loosers expliquant post mortem au spectateur à l'aide de flashbacks la trajectoire extraordinaire (hold-up mirifique, usurpation d'identité, femme fatale...) qui les a menés jusqu'à devoir lui parler de l'au-delà ("Boulevard du crépuscule", "Assurance sur la mort").

Rien de tout cela ici, Crane n'ayant qu'à nous offrir le spectacle de sa pauvre vie. Son histoire à lui se fera chemin faisant, au gré des opportunités qui révéleront chez le coiffeur un cynisme qu'il ignorait sans doute lui-même. Sa femme le trompe, il fera chanter son amant pour pouvoir s'offrir une occasion de sortir du rang via une douteuse affaire de nettoyage à sec proposée au détour d'une coupe par un prévaricateur à postiche homosexuel. Une sortie de route non préméditée sans doute générée par l'éternel rêve américain qui porte à croire que la fortune est au coin de la rue. De fil en aiguille, la mécanique rapidement improvisée va se dérégler jusqu'à la mort d'un homme, sans que Crane perde son imperturbable mine de Droopy.

La construction pernicieuse de l'intrigue par les frères Coen apporte de multiples rebondissements où chacun est accusé du meurtre qu'il n'a pas commis, sans que personne ne soit réellement pur comme une blanche colombe. La phase de procès qui s'ensuit, avec l'entrée en scène d'un ténor du barreau fantasque joué par Tony Shalhoub, apporte un peu de fantaisie à une intrigue qui suit son bonhomme de chemin comme écrite sur les rails d'un fatalisme social insurmontable.

Ed Crane, pas plus ébranlé que ça par ce qui lui tombe sur la tête (même si quelques cauchemars remplis de soucoupes volantes viennent encombrer ses nuits), voit l'étau se resserrer sur lui, comme souvent chez les héros de James Cain. Un vague espoir de cornaquer une jeune pianiste (Scarlett Johansson) qu'il juge à tort prometteuse sera le chant du cygne d'un nouveau destin à peine entrevu.

Héros d'un film noir aux rêves modestes, Crane symbolise peut-être, aux yeux d'Ethan et Joel Coen, le déterminisme social habilement caché par le capitalisme derrière le miroir rutilant de l'American dream chargé de vendre du rêve en trompe l’œil. Œuvre la plus radicale et la plus désespérée tant sur le fond que sur la forme du duo, il n'est pas étonnant que le film n'ait pas eu un franc succès commercial, n'étant plus désormais célébré que par les inconditionnels de leurs auteurs.

On ne peut bien sûr conclure sans évoquer la prestation de Billy Bob Thornton, acteur relativement  méconnu, qui réussit ici la prouesse de faire exister un personnage sans quasiment aucun effet de jeu. Jouer du Bresson chez les frères Coen, drôle de challenge !

La bande originale du film

Ludwig van Beethoven (1770-1827) a composé 32 sonates pour piano, dont des extraits des plus célèbres peuvent être entendues dans le film, en particulier la n°8 en ut mineur opus 13 ("Pathétique"), la n°14 en ut dièse mineur opus 27 n°2 ("Clair de lune") et la n°23 en fa mineur opus 57 ("Appassionata").