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"Rusty James"

titre original "Rumble Fish"
année de production 1983
réalisation Francis Ford Coppola
scénario Francis Ford Coppola et S.E. Hinton, d'après le propre roman de cette dernière
photographie Stephen H. Burum
musique Stewart Copeland
interprétation Matt Dillon, Mickey Rourke, Diane Lane, Dennis Hopper, Nicolas Cage, Tom Waits, Chris Penn, Laurence Fishburne, Sofia Coppola
Les critiques de films de Citizen Poulpe
La critique de Bertrand Mathieux

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Sorte de suite d'"Outsiders". Ce drame sur les adolescents marginaux, bien filmé, vaut surtout pour l'interprétation de Mickey Rourke et de Matt Dillon, fascinants de bout en bout.

Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Sur un sujet prétexte (les gangs d'adolescents dans les années 50), éblouissant exercice de style de Francis Ford Coppola, qui tient plus de l'opéra et du ballet que du réalisme traditionnel. L'invention visuelle et sonore constante transcende les conventions du matériau (un roman de Susan Hinton, dont Coppola avait précédemment adapté "Outsiders", sur un sujet semblable). Admirable travail de Dean Tavoularis, le production designer attitré de Coppola, de Stephen H. Burum pour une hallucinante photo en noir et blanc (avec de rares ponctuations colorées), sans oublier la musique (Stewart Copeland), la prise de son et le montage. Un film scandaleusement méprisé par la quasi-totalité de la critique américaine.

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Francis Ford Coppola est sorti éreinté de la décennie 70 en même temps que couvert de gloire. En quatre films, il a récolté pas moins de 9 Oscars et 2 Palmes d'or à Cannes. Venu à bout du tournage dantesque d'"Apocalypse Now" et revenu d'une grave dépression, l'encore jeune réalisateur (40 ans en 1979) est soudain pris de mégalomanie. Ayant fondé sa propre société de production (American Zoetrope) depuis 1969, il se lance dans la réalisation de "Coup de cœur" (1981), romance musicale "kitchissime" sur la classe populaire américaine, illuminée par les sunlights et bardée de néons. C'est un bide aussi retentissant que son budget est colossal, obligeant Coppola à revoir très vite ses ambitions à la baisse.

Adaptant "Outsiders", un roman de S.E. Hinton, il se réapproprie le film de bande, popularisé dans les années 50 par les films de Laslo Benedek ("L'équipée sauvage", 1953), Richard Brooks ("Graine de violence", 1955) et Nicholas Ray ("La fureur de vivre", 1955). Il en reprend les thématiques essentielles, notamment le déterminisme social, en le nimbant du naturalisme d'un John Ford et d'une esthétique flamboyante empruntée à des films comme "Autant en emporte le vent" (Victor Fleming, 1939) ou "Duel au soleil"  (King Vidor, 1946). Une esthétique rendue possible par le long intermède champêtre introduit au milieu du film par Coppola, que Stephen H. Burum, son chef-opérateur, inonde de couchers de soleil magnifiques plus vrais que nature.

Pendant le tournage, il prépare un autre film sur l'adolescence rebelle, "Rusty James", lui aussi inspiré d'un roman de S.E. Hinton et beaucoup plus introspectif, quoique encore très marqué esthétiquement, cette fois-ci par un noir et blanc tranchant au possible. Rusty James (Matt Dillon), chef de bande dans un quartier de Tulsa, vit dans l'ombre tutélaire de son frère aîné, le Motorcycle Boy (Mickey Rourke) qui avant lui régnait sur le quartier. Le thème de la  famille, central chez Coppola, parcourt toute son œuvre, et c'est ici à son frère, August, chef de bande dans sa jeunesse, devenu professeur de littérature, qu'il rend hommage en raison de la profonde admiration qu'il lui porte. Difficile donc pour le cadet de se faire une place quand sur les murs de la cité est encore inscrit : « Ici règne le Motorcycle Boy ».

C'est au cours d'une bagarre, que Coppola filme comme un hommage à "West Side Story" (Robert Wise, 1961), que le grand frère surgit comme revenu d'entre les morts après plusieurs mois d'absence. Une longue déambulation s'ensuit, au cours de laquelle l'aîné, sorte d'ectoplasme revenu de tout à seulement 21 ans, intime à son frère de choisir une autre voie que l'impasse dans laquelle l'ont conduit ses années d'errance qui lui ont amèrement fait comprendre la vacuité de l'existence. L'exemple de leur père (Dennis Hopper), ancien avocat perdu dans l'alcool suite à la fugue sans retour de sa femme, ne suffisant pas à convaincre Rusty James de s'émanciper de son mimétisme, le Motorcycle Boy illustre son propos devant une vitrine d'animalerie, où des combattants du Siam séparés par une vitre se battent avec leur propre reflet. Cette métaphore animalière fort joliment illustrée par les seules images en couleur (rouge et bleu) du film sera reprise dans le titre américain du film : "Rumble Fish".

Ce long échange qui s'apparente tout à la fois à un chemin  initiatique et à une dérive suicidaire pourrait s'avérer un peu redondant et artificiel s'il n'était en permanence rehaussé par les partis pris esthétiques de Coppola qui, à travers l'usage du noir et blanc, use de toute sa maestria technique pour surprendre, imprimer sa marque et rendre hommage à différents courants cinématographiques comme l'expressionnisme allemand, le film noir, mais aussi à Orson Welles et à Carol Reed ("Le troisième homme"). Les ruptures de rythme sont encore accentuées par la bande originale syncopée et métallique composée par Stewart Copeland, le batteur de Police.

Coppola, en permanence sur la tangente, frôle à plusieurs reprises le grotesque, mais ne s'appesantissant jamais outre mesure, il se rétablit à chaque fois en as de la caméra qu'il était et demeure ("Tetro" et "Twixt"). L'exercice de style est une entreprise périlleuse, qui montre souvent les limites de réalisateurs qui, se croyant arrivés, estiment pouvoir se suffire à eux-mêmes. Coppola a payé pour le savoir avec "Coup de cœur". Le deuxième essai a été le bon. De leur côté, Mickey Rourke et Matt Dillon, superbement filmés et beaux comme des demi-dieux, ne pouvaient rêver meilleur tremplin pour leurs carrières.

Référence

Clarence (Christian Slater) dans "True Romance" : « Mad Max, voilà du cinéma. Le Bon, la Brute et le Truand, ça, c'est du cinéma. Rio Bravo, encore du cinéma. Rusty James, du bon cinéma. »

Blu-ray et DVD The Criterion Collection
Diane Lane et Francis Ford Coppola sur le tournage (© Mary Ellen Mark)
Matt Dillon et Diane Lane sur le tournage (© Mary Ellen Mark)
Tom Waits sur le tournage (© Mary Ellen Mark)