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"La Mule"

titre original "The Mule"
année de production 2018
réalisation Clint Eastwood
scénario Nick Schenk
photographie Yves Bélanger
musique Arturo Sandoval
montage Joel Cox
interprétation Clint Eastwood, Alison Eastwood, Dianne Wiest, Laurence Fishburne, Michael Peña, Andy Garcia

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

S'acheminant vers ses 90 ans, qui lui entrouvrent la porte menant au record de longévité du réalisateur portugais Manuel de Oliveira mort en 2015 et encore actif à 104 ans (il réalisa 14 films après ses 89 ans), Clint Eastwood, lui aussi très actif (19 films réalisés depuis l'âge de 70 ans), passe une nouvelle fois derrière la caméra, mais aussi devant, pour "La Mule", film au ton doux-amer inspiré de la vie de Leo Sharp, vétéran de la seconde guerre mondiale qui, après une longue carrière d'horticulteur achevée suite à des déboires financiers, s'était reconverti en "mule" pour un célèbre trafiquant de drogue mexicain.

L'âge certain de Leo Sharp au moment des faits transforma le traditionnel "go fast" en "go slow", ce qui ne manqua pas de berner tous les services de police, permettant à celui devenu "El Tata" de transporter sur tout le territoire américain des quantités record de cocaïne. Ayant exactement l'âge de Leo Sharp au moment des faits, il n'en fallait pas plus pour décider Clint Eastwood à endosser le rôle d'Earl Stone, lui qui avait pourtant annoncé sa retraite d'acteur à la sortie de "Gran Torino" en 2008.

C'est Nick Schenk, déjà auteur du  scénario de "Gran Torino", qui se charge d'adapter cette histoire tout à la fois cocasse et sordide à partir d'un article paru dans le New York Times Magazine. Le résultat, plutôt fidèle à la réalité des faits, bénéficie bien sûr de l'œil acéré d'Eastwood, qui amène à lui le personnage pour mettre en relief l'insatiable envie de vivre qui habite l'ancien G.I malgré les vicissitudes d'une vie l'ayant vu ruiner ses relations familiales et sentimentales pour n'avoir jamais pensé qu'à lui, et qui le voit désormais convoyer de la drogue afin d'expier son parcours égotique, en commettant quelques bonnes actions grâce à de l'argent sale qui contribue à envoyer des flopées de gamins vers l'enfer de la drogue. Ce dernier aspect est largement éludé par le scénario, pour laisser place à l'exploitation facile, mais aussi très habile, de l'amusement né du décalage entre le vieillard inoffensif et les trafiquants bluffés par les exploits d'El Tata, qui déjoue le plus naïvement du monde tous les pièges censés lui barrer la route.

Plutôt crépusculaire dans les derniers rôles titres qu'il nous a offerts, de "La dernière cible" à "Gran Torino" en passant par "Impitoyable" et "Million Dollar Baby", Eastwood se veut ici résolument optimiste et un brin goguenard, n'hésitant pas à s'auto-parodier en surplombant avec un recul certain son imposante filmographie, qui le classe désormais dans le clan des réalisateurs, mais aussi des acteurs les plus importants de son temps. Nul doute que la décision de Leo Sharp une fois arrêté d'assumer son sort plutôt que de laisser ses avocats plaider la sénilité de leur client a fortement aidé Eastwood à entrer en empathie avec le personnage. Cette symbiose se ressent à l'écran à travers la photographie aux tons chauds d'Yves Bélanger et les dialogues souvent caustiques mis dans la bouche d'Earl Stone.

Cela suffit grandement à notre bonheur, même si "La Mule", plutôt consensuel et prévisible, n'est pas à classer parmi les réussites majeures du réalisateur ("Breezy", "Josey Wales hors-la-loi", "Bronco Billy", "Pale Rider", "Impitoyable", "Sur la route de Madison", "Million Dollar Baby"), qui compte désormais 39 films à son compteur. Soyons sûrs qu'il a encore d'autres choses à nous dire.