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"Mud - Sur les rives du Mississippi"

titre original "Mud"
année de production 2012
réalisation Jeff Nichols
scénario Jeff Nichols
photographie Adam Stone
musique David Wingo
interprétation Matthew McConaughey, Reese Witherspoon, Tye Sheridan, Sam Shepard, Sarah Paulson, Michael Shannon, Joe Don Baker

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Jeff Nichols est le cinéaste qui monte dans le cinéma indépendant américain, certains critiques voyant en lui le fils spirituel d’un Terrence Malick devenu un peu moins lumineux depuis qu’il s’est décidé à sortir plus d’un film tous les quinze ans. Il est clair, dès l’entame de "Mud", que Nichols voue le même amour que Malick à la nature, mais la mystique de ce dernier ne semble pas autant habiter Nichols, bien conscient que c’est dans un rapport d’affrontement et de domination souvent brutale que l’homme inscrit son rapport à Dame Nature.

En réalité, c’est peut-être davantage du côté de Robert Mulligan, et en particulier de son dernier film "Un été en Louisiane", qu’il faut chercher une parenté à Jeff Nichols. Mulligan, grand cinéaste humaniste un peu sous-estimé, aura eu pour thématique la plus récurrente l'enfance, et plus précisément la période de l'adolescence. Des films comme "Du silence et des ombres..." (1962), "Un été 42", "L'Autre" ou "Un été en Louisiane" expriment tous, de manière poétique et très juste, les joies et les inquiétudes de ce moment si particulier qui façonne l'adulte qui sommeille en chacun de nous. "Un été en Louisiane" sorti en 1991 évoque l'éveil à la sensualité et l'entrée dans l'adolescence de la jeune Dani sujette à l'émerveillement provoqué par  des sentiments nouveaux comme l'amour ou la douleur face à l'apprentissage de la frustration qui accompagne souvent l'âge adulte.

Évoquer "Un été en Louisiane" à propos de "Mud" n'est pas neutre, si l'on se rappelle que c'est avec ce film que Reese Whiterspoon avait été révélée brutalement au grand public pour son premier film. Il n'est pas vain de se poser la question de savoir si Jeff Nichols n'a pas voulu, en faisant appel à l'actrice vingt ans plus tard, prolonger dans une autre histoire le destin de Dani, qui a forcément ému tous ceux qui ont eu la chance de voir "Un été en Louisiane". Comme Dani autrefois dans sa ferme de Louisiane, Ellis (Tye Sheridan) et Neckbone (Jacob Lofland) courent à perdre haleine pour rejoindre le nouveau repère de leur connivence enfantine, une île du Mississippi où s’est échoué, au sommet d'un arbre, un bateau égaré lors de la dernière grande inondation. Comme Dani, ils vont y faire une rencontre, celle de Mud (Matthew McConaughey très convaincant), sorte de Robinson Crusoé provisoire qui ne s’est pas échoué là par hasard, revenant sur les traces de son amour d’enfance alors qu’il est en fuite de la police et de tueurs à ses trousses.

Une étrange relation va se nouer avec Ellis qui, à travers la quête désespérée de Mud, va tenter, par procuration, de réunir ses parents qui sont en train de se séparer, déclenchant du même coup la perte de la "maison-radeau" sur laquelle ils vivaient tous ensemble depuis sa naissance. Voyant son enfance le quitter à toute vitesse, Ellis se raccroche à Mud, à son île et à son bateau pour demeurer encore un peu sur ce territoire de liberté et d’innocence qui va se trouver englouti dans les eaux saumâtres et remplies de serpents du Mississippi. Pour Ellis plus que pour Neckbone, le compagnonnage avec Mud prendra l'allure d'un parcours initiatique derrière un adulte qui, à travers sa fidélité héroïque et sacrificielle à son amour d'enfance, semble être le plus rassurant des guides pour aborder ce passage difficile.

Jeff Nichols inscrit donc ses pas dans ceux des plus grands écrivains ou réalisateurs américains qui, comme Mark Twain ("Les aventures de Huckleberry Finn"), Robert Mulligan, Steven Spielberg ("E.T."), Rob Reiner ("Stand By Me") ou J.J. Abrams ("Super 8"), ont su restituer sur papier ou sur pellicule toute la magie de cette courte et mystérieuse période où tout bascule. Pour qu'il n'y ait pas de doute sur cette filiation, Nichols rend d'emblée un très court hommage au joyau du genre, le mirifique et inquiétant "La nuit du chasseur" de Charles Laughton (1955). Le spectateur attentif remarquera forcément ce magnifique plan rasant les rives où sont stationnées les "maisons-radeaux", allusion directe à celles de la fameuse rivière le long de laquelle les enfants Harper fuyaient le pasteur criminel joué par Robert Mitchum.

Référentiel tout en sachant trouver sa propre vitalité, le troisième film de Jeff Nichols, dans lequel on n'a pas peur de dire "je t'aime", confirme, après "Take Shelter", les dispositions rêveuses et poétiques d'un grand réalisateur en devenir.