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"Joker"

A starsupervillain is born

titre original "Joker"
année de production 2019
réalisation Todd Phillips
scénario Todd Phillips et Scott Silver
photographie Lawrence Sher
musique Hildur Guðnadóttir
costumes Mark Bridges
interprétation Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Frances Conroy
récompenses • Lion d'or au festival international du film de Venise 2019
• Oscar du meilleur acteur pour Joaquin Phoenix
• Oscar de la meilleure musique de film

La critique de Sébastien Miguel pour Plans Américains

Logo rouge sang de Saul Bass à l'ouverture. Original ? Travail de copiste ? "Joker" invente peu, mais recyle bien.

Le film refait (brillamment) des scènes de "Taxi Driver" en y intégrant les ressorts dramatiques d'un autre chef-d’œuvre de Scorsese, "La valse des pantins". Robert De Niro, en Rupert Pupkin qui serait devenu présentateur, apporte une certaine légitimité à l'entreprise. La scène du métro est une modernisation de l'exécution des mugglers par Bronson dans "Un justicier dans la ville" (plusieurs fois cité).

Pourtant, le film contient son lots de créations propres : la glaçante danse dans les toilettes (un vrai moment de cinéma !), la scène du frigo, le final.

Le décorum urbain, assez forcé, évoque la ville monstre de Travis Bickle, et l'interprétation de Joaquin Phoenix, démentielle, vampirise le film tout entier.

On ne peut nier l'audace et les parti pris de cette production DC, et la mise en scène apparait efficace, bien que formatée.

Outre la folle création de Joaquin Phoenix, on retiendra la stupéfiante partition de l'islandaise Hildur Guðnadóttir, grandiose et démente, l'une des plus étonnantes de ces dernières années.

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Difficile de se faire une opinion sur le film juste après avoir vu le "Joker" de Todd Phillips. La "performance" de Joaquin Phoenix, récompensée d'un Oscar, phagocyte à ce point l'attention qu'elle embrouille durablement l'analyse que l'on peut faire ex abrupto de ce que l'on vient de voir. Un peu comme si une deuxième vision immédiate s'imposait, pour tenter de remarquer les détails qui permettraient de dénouer le fil dramatique qu'a voulu proposer le réalisateur.

DC Films, émanation de DC Comics, elle-même intégrée à un conglomérat qui a racheté les studios Warner en 1969, souhaite trouver un nouveau souffle en produisant des films sans lien direct avec l'univers des comics qui ont fait son succès. Moyen peut-être de se renouveler quelque peu face à la concurrence Marvel, qui ne tourne guère en faveur de la firme qui a tout de même créé Batman et Superman. L'image du Joker, qui a fait l'objet de deux interprétations mémorables de la part de Jack Nicholson et de Heath Ledger à vingt ans d'intervalle, est profondément ancrée dans l'imaginaire des fans de la série comme étant celle du méchant ultime, se parant d'un large sourire alors qu'il est en train de commettre les pires atrocités. Imaginé par Jerry Robinson, Bill Finger et Bob Kane, les créateurs de Batman en 1940, le Joker est sans conteste visuellement inspiré de Conrad Veidt, qui interpréta Gwynplaine dans "L'homme qui rit" de Paul Leni en 1928, adaptation cinématographique du roman de Victor Hugo paru en 1869.

La biographie du Joker a volontairement été teintée de flou par ses créateurs, pour laisser sa part de mystère au personnage et renforcer l'angoisse qu'il provoque. Le projet consiste donc à donner un substrat familial et social à celui qui a mis sa vocation de clown au service du mal. C'est donc dans Gotham City en 1981 que l'on retrouve Arthur Fleck, alors que devant un miroir, il finit de se maquiller. Entame quasi identique à celle du film de Paul Leni, qui indique clairement que Todd Phillips a choisi de s'en référer à la face sombre du Joker proposée par Heath Ledger, dont la mélancolie tranche nettement avec l'approche baroque et vibrionnante de Jack Nicholson se trémoussant sur une musique syncopée de Prince.

Le décor étant planté, la marginalité d'Arthur Fleck, qui tient à son handicap qui le voit éclater de rire en complet décalage avec les situations qui lui font face, va s'insérer dans un univers visuel assez proche de celui dans lequel évoluait le Travis Bickle de "Taxi Driver". Soit un New York en pleine décomposition. Passé tourmenté (Vietnam pour l'un, traumatisme infantile pour l'autre), incapacité à communiquer, frustration sexuelle, soif de reconnaissance et enfin de revanche, conduiront sensiblement aux mêmes effets. Si l'on doutait de la filiation avec l'univers "scorsesien", la présence de Robert De Niro dans le rôle d'un animateur de late show prenant la place de Jerry Lewis dans le très injustement oublié "La valse des pantins", confirme les références choisies par Todd Phillips.

Mais imprudemment, le réalisateur-scénariste a voulu pousser plus loin son propos que ne l'avait fait Martin Scorsese en son temps, en faisant d'Arthur Fleck une icône de la révolte nihiliste des oubliés du capitalisme, obligés de verser dans la criminalité pour enfin se faire entendre. Le vent de révolte qui s'empare des sociétés occidentales, inquiètes sur leur devenir, car désormais incapables, dans le cadre d'une mondialisation devenue folle, de réguler l'ordre social, fournit à Phillips un sous-texte qui semble pour le coup un peu pesant et surtout très opportuniste.

Il faut alors en revenir à la prestation de Joaquin Phoenix, acteur prodigieux qui s'affiche ici comme le fils spirituel de De Niro prenant plus de 30 kilos pour incarner le Jake LaMotta vieillissant de "Raging Bull" et qui, à son tour, en perd 23 pour être le Joker de Todd Phillips. Un Todd Phillips qui, ne s'étant illustré jusqu'alors que par la réalisation de comédies un peu lourdingues (la trilogie "Very Bad Trip"), semble à la remorque de la formidable inventivité de son acteur principal qui, quoique génial, a besoin d'être tenu sous peine d'envahir toute la toile au risque de la brûler. Martin Scorsese le sait bien, qui n'hésite jamais à déléguer l'écriture de ses scénarios (Paul Schrader) quand il estime que seule la réalisation doit recueillir toute son énergie.

Toutefois, quelque soit le sentiment de malaise et d'inachevé qu'il diffuse à travers des scènes alternativement saisissantes ou à la limite du grotesque, le film est esthétiquement somptueux et formidablement porté par la musique entêtante de la jeune violoniste islandaise Hildur Guðnadóttir.

On l'a dit en préambule, une deuxième vision s'impose pour affiner une impression initiale un peu floue.

"L'homme qui rit"

Le Joker n'est pas le seul personnage de comic book dont le faciès tragi-comique est inspiré du maquillage porté par Conrad Veidt dans l'adaptation cinématographique du roman de Hugo réalisée par Paul Leni en 1928 : un autre personnage de DC Comics, l'ennemi de Nightrunner, Norman S. Rotrig, a un visage mutilé de la même manière que celui de Gwynplaine, le personnage créé par Victor Hugo.

Par ailleurs, un autre film américain que "Joker" se réfère explicitement au roman de Victor Hugo : il s'agit du "Dahlia noir", adaptation du roman policier éponyme de James Ellroy, dans lequel une jeune fille retrouvée assassinée présente des mutilations évoquant celles de Gwynplaine, dont le personnage, ainsi qu'un tableau représentant un clown au sourire cruellement élargi, sont des motifs récurrents de l'histoire, que l'on retrouve dans le film de Brian De Palma.

 

Affiche alternative © Russell Walks (référence à l'affiche de "Mean Streets" de Martin Scorsese)
Affiche alternative © Russell Walks
Couverture du Première de septembre 2019
Couverture des Inrockuptibles du 9 octobre 2019