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"Jack le magnifique"

titre original "Saint Jack"
année de production 1979
réalisation Peter Bogdanovich
scénario Peter Bogdanovich et Paul Theroux, d'après le roman de ce dernier
photographie Robby Müller
interprétation Ben Gazzara, Denholm Elliott, George Lazenby, Peter Bogdanovich
 
récompense Prix Pasinetti du film au festival international du film de Venise 1979

La critique de DVDClassik : cliquer ici.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Chronique pittoresque d'un proxénète, le film hésite entre la série noire, l'aventure exotique et la comédie parodique, nous laissant sur notre faim.

Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Semi-retour de Peter Bogdanovich, ce sympathique petit film produit par Hugh Hefner et tourné à Singapour est curieusement très proche du "Meurtre d'un bookmaker chinois" de John Cassavetes, dont il reprend les thèmes et transpose les situations, prenant pour protagoniste un personnage semblable, interprété dans les deux cas par Ben Gazzara. Belle photo de Robby Müller dans les intérieurs.

La critique de Didier Koch

Peter Bogdanovich a pendant un court moment été relié au "Nouvel Hollywood", étant de la même génération que les Francis Ford Coppola, Brian De Palma, George Lucas ou Martin Scorsese. Cornaqué par Roger Corman pour son premier long métrage ("La Cible" en 1968), il se révèle au grand public avec "La dernière séance" qui, en 1971, parle forcément à une Amérique, un moment ravie de cette bouffée de nostalgie, désenchantée qu'elle est par un conflit vietnamien qui n'en finit pas. Éclos avant tous les autres, le jeune Bogdanovich est intrinsèquement désigné pour devenir le chef de file de la nouvelle génération destinée à remplacer les derniers dinosaures du système des studios.

Mais le vérisme cru dont font preuve les jeunes pousses citées plus haut finit par prendre le dessus. L'approche frontale des sujets ne sera jamais l'inclinaison de Peter Bogdanovich qui, un peu à la manière d'un Hal Ashby, préfère l'oblique et le regard distancié pour rendre compte de la société qui l'entoure. Son étoile ne brillera que le temps de trois films avant que les échecs ne commencent avec, comme point d'orgue, "Nickelodeon", son ode incomprise à la genèse d'Hollywood faisant suite à deux autres bides commerciaux. Nous sommes en 1976 et il faudra attendre trois ans pour que Peter Bogdanovich puisse à nouveau repasser derrière la caméra.

Avec "Jack le magnifique", il aborde à son tour le conflit du Vietnam, mais encore une fois par une voie quelque peu détournée qui se distingue des opéras de feu et de sang que sont "Apocalypse Now" et "Voyage au bout de l'enfer". Roger Corman accepte de produire le film une fois que Bogdanovich aura récupéré les droits du roman de Paul Theroux détenus par Hugh Hefner, le patron de Playboy en contentieux avec Cybill Shepherd, alors la compagne de Bogdanovich.

C'est à Singapour, la petite île grouillante de monde au sud du Vietnam servant de gigantesque défouloir sexuel aux troupes américaines en transit, que Peter Bogdanovich nous transporte. Jack Flowers, interprété par Ben Gazzara, vétéran de Corée, est venu s'échouer dans ce haut lieu de la prostitution. Il navigue au sein des divers bordels de la cité en utilisant son statut d'occidental pour mettre en relation soldats et émigrés de tous poils avec les nombreuses filles de petite vertu en quête de clients payant rubis sur ongle. Quoique connu comme le loup blanc et relativement intégré, Jack entrevoit la difficulté de monter sa propre maison de passe, la petite mafia locale défendant très jalousement son territoire.

Cette chronique sans réelle intrigue, destinée à dépeindre un contexte et son ambiance à travers le portrait d'un homme entre deux âges, un peu revenu de tout, dresse un pont avec le cinéma de John Cassavetes et notamment le "Meurtre d'un bookmaker chinois" tourné trois ans plus tôt avec déjà Ben Gazzara, grand ami de Cassavetes, dans le rôle principal. Pour donner corps à cette chronique douce-amère, le scénario rythme le parcours de Jack avec les visites annuelles du comptable d'un de ses clients, Anglais raffiné (superbe Denholm Elliott) avec lequel se noue une amitié prenant ses racines dans le peu de goût des deux hommes pour la pratique de l'amour tarifé.

Peter Bogdanovich, qui tient sans doute avec ce film l'expression la plus juste de son art, parvient avec maestria à dépayser le spectateur avec les superbes prises de vue de Robby Müller (chef opérateur familier de Wim Wenders), tout en donnant au passage un sérieux coup de griffe à l'Oncle Sam en exposant sans détour son comportement loin de ses bases. Ce n'est certes pas du colonialisme, mais cela lui ressemble beaucoup.

Le réalisateur tout à son affaire ne pouvait pas trouver meilleur allié dans cet exercice insolite qui n'a guère d'équivalent dans le cinéma américain que le détachement tout à la fois débonnaire et narquois qu'exhale le jeu de Ben Gazzara. L'expérience sera tellement enrichissante pour les deux hommes qu'ils enchaîneront avec "Et tout le monde riait..." (1981).

Jean-Baptiste Thoret, historien spécialiste du cinéma américain des années 70 et désormais responsable d'une collection chez un éditeur vidéo, a eu la très bonne idée de proposer une belle édition de ce film méconnu qui participe à l'entreprise de réhabilitation du cinéma de Peter Bogdanovich. Ceux qui sont un peu las du rythme effréné des productions actuelles peuvent se laisser guider dans les rues de Singapour par un drôle de guide nommé Jack. Ils ne seront pas déçus.

On soulignera enfin le caractère chafouin de Bogdanovich qui fait l'allusion à l'univers de l'agent 007 (le paysage exotique sans doute) avec la danse lascive de deux prostituées sur le score de "Goldfinger", puis avec la présence furtive de George Lazenby, James Bond pour une seule et unique fois (assurant la transition entre Sean Connery et Roger Moore).

Couverture de La Revue du cinéma/Image et son de janvier 1980