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"Il était une fois en Amérique"

Last but not least

titre original "Once Upon a Time in America"
année de production 1984
réalisation Sergio Leone
scénario d'après "The Hoods" (1952) de Harry Grey
photographie Tonino Delli Colli
musique Ennio Morricone
montage Nino Baragli
costumes Gabriella Pescucci
interprétation Robert De Niro, James Woods, Elizabeth McGovern, Treat Williams, Burt Young, Joe Pesci, Danny Aiello, William Forsythe, Darlanne Fluegel, Jennifer Connelly, Louise Fletcher

La critique de DVDClassik : cliquer ici.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Autre volet de la saga américaine de Leone : après la conquête de l'Ouest et ses grandes plaines, l'avènement des villes et des gangsters. Leone s'est discipliné, mais il perd en fascination ce qu'il gagne en crédibilité. Peut-être le film est-il trop long et souffre-t-il d'avoir eu une réalisation étalée sur plusieurs années, mais la magie propre aux westerns de Leone agit beaucoup moins ici.

La critique de Didier Koch

"Il était une fois en Amérique" clôt magnifiquement, mais aussi bien trop prématurément, la filmographie de Sergio Leone, mort en 1989 à seulement soixante ans. Enfant du Trastavere (quartier de Rome), fils d'un réalisateur de films muets (Vincenzo Leone dit Roberto Roberti) et d'une actrice (Bice Waleran), Sergio Leone est imprégné, depuis l'Après-guerre, du cinéma de genre américain et de ses stars. Après une carrière prolifique d'assistant auprès de cinéastes italiens reconnus (Carmine Gallone, Mario Camerini, Alessandro Blasetti, Luigi Comencini), puis américains à la grande période de Cinecittà (Fred Zinnemann, William Wyler), il accède à la réalisation via le péplum après le désistement de Mario Bonnard malade sur le tournage des "Derniers jours de Pompéi" (1959). En 1964, il profite de la mode toute récente du "western spaghetti" et réalise "Pour une poignée de dollars", une variation autour de "Yojimbo" d'Akira Kurosawa qu'il tourne en Espagne avec un acteur de série télévisée à la recherche d'un second souffle pour enfin lancer sa carrière cinématographique. À partir d'un bouche à oreille plus que favorable, le film devient un succès mondial et propulse Sergio Leone ainsi que son acteur principal, Clint Eastwood, au rang de star. Deux suites sont aussitôt mises en chantier pour ce qui deviendra la "trilogie des dollars".

Nous sommes en 1967, et Sergio Leone vient de lire l'autobiographie romancée d'Harry Grey ("The Hoods" édité en 1952), un ex-gangster repenti dont il apprécie particulièrement la narration que l'auteur y fait de ses années de jeunesse. Le projet d'en faire un film est désormais dans la tête de Leone et ne le quittera plus malgré les innombrables embûches qui entraveront durablement son rêve (difficultés pour acquérir les droits sur le livre, sociétés de production qui se dédisent, casting hésitant, montage et distribution américaine du film massacrée). Entre temps, Leone aura tourné "Il était une fois dans l'Ouest" (1968) et "Il était une fois la Révolution" (1971), puis refusé la proposition de la Paramount de mettre en scène "Le Parrain".

Quand le tournage du film s'achève enfin, il se sera écoulé treize ans depuis la sortie d'"Il était une fois la Révolution". Sergio Leone, dont la santé et l'hygiène de vie n'étaient pas compatibles, dira : « Chaque tournage m'ampute de cinq ans de vie. » Six ans plus tard en 1989, son cœur s'arrête de battre sans qu'il ait pu voir le nouveau montage qui rendait tout son sens et toute sa grâce à son ultime chef-d'œuvre. Car même s'il est parfois jugé trop long, "Il était une fois en Amérique" est bien un véritable chef-d'œuvre du septième art. Le réalisateur, alors en pleine maturité et possession de ses moyens, y délivre toute sa vision lucide de la condition humaine faite d'une lutte permanente entre le bien et le mal qui habite chacun d'entre nous, mais aussi son lyrisme, sa poésie et surtout sa nostalgie de l'enfance, période de grâce où l'innocence est encore le moteur de l'action. Innocence illustrée dans cette très belle scène chaplinesque, où un jeune garçon venant d'acheter une religieuse russe pour s'offrir les charmes d'une jeune fille du quartier monnayant ses prestations contre ces pâtisseries dont elle raffole, finit pas dévorer le précieux gâteau à force d'attendre sur le palier que la porte du septième ciel s'ouvre à lui.

Le scénario relate l'histoire de Noodles (Robert De Niro) et de Max (James Woods), deux gangsters du quartier juif du Lower East Side de New York, sur trois périodes. 1922, année de jeunesse et d'apprentissage où se forme le gang, 1933 année d'apogée en pleine Prohibition et enfin 1968, quand Noodles vieilli après une longue cavale revient dans son quartier. Les allers-retours entre ces trois périodes sont distillés au gré de l'inspiration de Leone, qui avait compris, lors de ses rencontres avec Harry Grey, que son livre autobiographique était pour une grande part fantasmé par son auteur, qui s'inspirait en réalité des méfaits de gangsters plus célèbres que lui comme Meyer Lansky ou Bugsy Siegel. C'est donc dans ce même esprit que le film s'ouvre en 1933, dans une fumerie d'opium où Noodles se réfugie après qu'il ait dénoncé ses complices qui viennent d'être abattus. Les vapeurs opiacées plongent Noodles, et le spectateur avec lui, dans un voyage hypnagogique où se mêlent souvenirs et prémonitions du futur à travers une confusion savamment entretenue par la mise en scène virtuose de Leone, qui peut ainsi écrire la légende de l'Amérique de Noodles comme il l'a toujours rêvée lui-même, aidé par la photographie cotonneuse de Tonino Delli Colli et la musique élégiaque et nostalgique de son complice de toujours Ennio Morricone, composée avant le tournage.

Asséchée des figures de style jugées parfois ostentatoires de ses westerns, sa mise en scène n'oublie rien de ce qu'elle doit aux films de gangsters des années 1930 et 1940 de la Warner qui produit le film et scande ainsi le film de scènes chocs qui marquent les mémoires, alternant avec les moments de pure poésie nous suggérant que les hommes peuvent être différents selon les périodes de leur vie. Noodles porte en lui la culpabilité d'avoir trahi ses amis d'enfance et trouve peut-être dans l'opium une rédemption possible via un futur bâti sur mesure qui l'amène à sourire dans la toute dernière scène du film, alors qu'il sort doucement d'un rêve où il aura tenté de se reconstruire. Sourire d'un De Niro heureux de sa prestation, d'un Noodles soulagé de son fardeau ou peut-être même d'un Leone parvenu à la plénitude de son art ? Allez savoir !

Couverture de L’Avant-Scène Cinéma d'octobre-novembre 2018