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"Birdman"

titre original "Birdman or (The unexpected virtue of ignorance)"
année de production 2014
réalisation Alejandro González Iñárritu
scénario Alejandro González Iñárritu
photographie Emmanuel Lubezki
interprétation Michael Keaton, Emma Stone, Naomi Watts, Edward Norton
récompenses • Oscar du meilleur film
• Oscar du meilleur réalisateur
• Oscar du meilleur scénario original
• Oscar de la meilleure photographie
• César du meilleur film étranger en 2016

La chronique de Gilles Penso : cliquer ici.

La critique d'Antoine

Le pitch : un acteur réputé pour un rôle de super héros commis 20 ans auparavant se lance dans l'adaptation d'une nouvelle de Carver à Broadway.

Je n'étais pas forcément emballé par l'histoire de "Birdman", telle qu'on la présentait, telle aussi que l'affiche et les extraits la présentaient, celle d'un vieil acteur hanté par son double cinématographique, je ne voyais pas trop l'intérêt. Heureusement, le film parle de tout autre chose. Certes, cet élément a son importance, mais ce n'est pas le sujet du film. Le fameux Birdman n'apparaît d'ailleurs qu'assez tard, bien que le personnage soit présent d'une autre manière.

Bref, le vrai sujet du film, c'est bien Broadway, la naissance d'une pièce de théâtre, les relations du metteur en scène, et acteur principal, avec ses autres acteurs, son producteur, sa fille, son ex femme, les critiques...

Le théâtre lui même est un personnage à part entière, justifiant parfaitement le choix de mise en scène (les fameux plans séquence qui donnent le sentiment qu'il n'y a aucune coupe dans le film). C'est génial, on se ballade dans ce lieu fascinant, de la scène aux loges, en passant d'un personnage à l'autre, avec parfois des ellipses assez vertigineuses. Les acteurs sont parfaits (Keaton, bien sûr, mais aussi tous les autres, notamment Norton, décidément excellent quand il a un bon rôle à défendre).

La dimension fantastique est un peu déroutante, mais c'est un grand film, passionnant, souvent très drôle. Attention tout de même, il ne faut pas être allergique à la batterie jazz, parce qu'il n'y a que ça, tout le temps. Un double feature avec "Whiplash" peut même possiblement rendre fou.

La critique de Didier Koch

Alejandro González Iñárritu occupe un statut à part dans la galaxie hollywoodienne, car créateur avec son ex-fidèle scénariste Guillermo Arriaga d’un style narratif très particulier et déroutant, qui entraîne le spectateur sur plusieurs histoires apparemment distinctes se déroulant dans des milieux, voire sur des continents différents, et dont les liens se nouent peu à peu jusqu’à aboutir à un climax final donnant toute sa cohérence à l’ensemble.

En 2000, "Amours chiennes", leur premier film en commun et sans doute leur meilleur, produit au Mexique, fit l’effet d’un coup de tonnerre, autant pour la force crue de son propos que pour sa virtuosité. Depuis, Iñárritu a fait de nombreuses émules, y compris le grand Sidney Lumet qui, en 2007, avant de tirer sa révérence, montra avec "7h58 ce samedi-là" que le procédé n’avait aucun secret pour lui.

De Mexico à Hollywood, il n’y a qu’une encablure, et c’est dans la Mecque du cinéma que le jeune réalisateur a mis en chantier en 2003 son deuxième long métrage, "21 grammes", un peu moins digeste mais néanmoins salué par la critique. Après "Babel" (2006), fresque altermondialiste avec Brad Pitt et Cate Blanchett, Iñarritu s’est séparé de Guillermo Arriaga, sentant peut-être que le procédé narratif ingénieux proposé par les deux hommes déboucherait fatalement sur une impasse, les contraignant à une surenchère qui finirait pas lasser et les exclure définitivement d’un cinéma certes plus conventionnel mais davantage accessible.

En 2010, "Biutiful", avec son sujet plombant sur la fin de vie est resté relativement confidentiel. Iñárritu passé pour la première fois à l’écriture avait donc besoin de prouver qu’il pouvait exister sans Arriaga. Rien de mieux pour séduire les critiques américains que les pensums doloristes sur les affres de la célébrité. "Birdman", le cinquième film du réalisateur, a décroché la timbale, remportant deux statuettes majeures aux Oscars 2015 avec celle du meilleur réalisateur et celle du meilleur film.

Les festivals du monde entier ont récompensé le retour en grâce de Michael Keaton, retombé dans un relatif anonymat après avoir côtoyé les sommets grâce à son rôle de Batman dans les deux épisodes dirigés par Tim Burton en 1989 et 1992, lors de la première tentative d’Hollywood pour réactiver les comics au cinéma afin de profiter à plein de l’essor prochain des effets spéciaux et aussi pour venir en relais de la panne d’inspiration des scénaristes de studios. Le flop des épisodes 3 et 4 mis en scène par Joel Schumacher mis pour un temps en berne la reconquête, l’heure n’ayant pas encore sonné. Vingt ans plus tard, ce sont bien les adaptations Marvel et DC Comics qui font les blockbusters. Sélectionné à l’époque pour le rôle de Batman parmi une liste impressionnante de candidats potentiels, dont Kevin Costner, Mel Gibson ou Tom Cruise, parce qu’il avait déjà collaboré avec Tim Buron pour "Beetlejuice", Michael Keaton apparaît aujourd’hui comme ces tirailleurs sénégalais de 14-18 que l’on envoyait en première ligne au sortir des tranchées pour encaisser la première salve des feux ennemis. Si les comics ont un peu plombé la carrière de Keaton, ils ont au contraire réveillé celle de Robert Downey Jr., qui est devenu l’acteur « bankable » du moment. La preuve qu’en matière de célébrité, le timing fait tout.

Comme Spike Jonze avait pénétré dans le cerveau de John Malkovich ("Dans la peau de John Malkovich", 1999), Iñárritu s’immisce dans la psyché de Keaton, que sa caméra suit d’un bout à l’autre du film pour ce qui sera, malgré quelques trucages, le plus long faux plan-séquence de l’histoire du cinéma. On découvre donc Riggan Thompson (Michael Keaton) en lévitation dans sa loge grâce au pouvoir imaginaire qui lui reste du temps lointain où star mondiale éphémère, il incarnait « Birdman ». Il a décidé dans un ultime sursaut de se confronter à l‘exercice périlleux de la mise en scène à Broadway d’une nouvelle de Raymond Carver ("Parlez-moi d’amour") pour tenter de relancer encore une fois une carrière encalminée par le poids trop lourd d’un super-héros qui l’a momifié dans l’inconscient collectif. Vieilli et usé, n’ayant plus que sa vanité à laquelle se raccrocher, il doit se frotter à la férocité critique new-yorkaise pour tenter d’acquérir enfin ce qui lui a été refusé toute sa vie, le statut d’acteur.

Complètement désinhibé et entièrement tourné vers sa quête d’échapper à la voix obsédante de Birdman qui le rabaisse en permanence, Thompson/Keaton gère au débotté son manager angoissé, un partenaire de jeu défaillant qu’il évince de manière peu élégante, son remplaçant rempli de ce qu’il croit être le don du jeu, sa fille à peine sortie d'une cure de désintoxication, sa maîtresse croyant être enceinte ou encore une diva de la critique qui lui a déjà réglé son compte avant même la première. Rien n’y fera, la tentative restera piteuse, la pièce ne devant son succès qu’à une série d’évènements fortuits tenant plus du fait divers faisant le buzz que de la performance scénique de l'acteur. Thompson devra se rendre à l’évidence, il est Birdman pour toujours.

Iñárritu, toujours à la limite de l’épate et en recherche de performance, ne fait pas dans le ciselé, ne reculant devant aucun effet choc pour démythifier la célébrité sous toutes ses formes qui asservit l’homme bien plus qu’elle ne le libère. Cette lourdeur démonstrative, qui sert davantage la forme que le fond, ne fait pas entrer le spectateur en empathie avec les personnages, obéissant ainsi aux visées répulsives du réalisateur, qui veut faire ici œuvre sanitaire pour les trop nombreux candidats à la brillance des sunlights.

Entreprise de destruction réussie, mais néanmoins célébrée unanimement par la profession qui n’aime rien tant que s’autoflageller. Michael Keaton, quant à lui, prend une sacrée revanche, omniprésent à l’écran après avoir dû jouer plus souvent qu’à son tour les utilités depuis vingt-cinq ans.