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"Shutter Island"

titre original "Shutter Island"
année de production 2010
réalisation Martin Scorsese
scénario Laeta Kalogridis, d'après le roman de Dennis Lehane
photographie Robert Richardson
montage Thelma Schoonmaker
interprétation Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Max von Sydow, Michelle Williams, Emily Mortimer, Patricia Clarkson, Jackie Earle Haley, Ted Levine, John Carroll Lynch, Elias Koteas

La critique de Didier Koch

À quand remonte le dernier grand film de Martin Scorsese ? À 1995, pour certains dont je suis, avec "Casino". En somme, au moment où le réalisateur arrête sa collaboration avec Robert De Niro. À croire que Scorsese a perdu son inspiration avec l’accès à des budgets très importants, qui l’amèneront à s'emparer de sujets pour lesquels il n’a pas le sens de l’épique nécessaire que possédaient les Michael Curtiz, John Ford, Akira Kurosawa, David Lean ou, plus près de nous, Francis Ford Coppola. Tous les films, hormis le sublime "Loup de Wall Street" qu’il a réalisé avec DiCaprio, sont boursouflés, parfois jusqu’à la suffisance comme "Gangs of New York" ou "Aviator". Scorsese n’est pas un lyrique, il l’avait déjà laissé entrevoir avec "Le temps de l’innocence", qui était pourtant un film intéressant. Lui et De Niro auraient certainement dû poursuivre leur collaboration en la faisant évoluer. Au lieu de ça, De Niro a enfilé les nanars et Scorsese a plus ou moins gâché le talent d’un DiCaprio trop honoré de prendre le relai de celui qu’il considère sans doute comme son maître pour l’avoir côtoyé à deux reprises dans sa prime jeunesse.

C’est donc la quatrième étape du long chemin de croix que les deux hommes ont choisi de suivre ensemble qui nous est offerte avec "Shutter Island". Le roman dont est tiré le film est sans doute intéressant, mais Scorsese n’arrive pas à se sortir de sa complexité narrative à force d’étirer le long cauchemar éveillé du jeune officier dont on finit par se lasser à force de ne plus rien y comprendre. Ben Kingsley et Max von Sydow font ce qu’ils peuvent, mais rien ne vient relancer le suspense et leur cabotinage apparaît soudain au grand jour. Scorsese n’étant pas Hitchcock ni même De Palma, il s’embourbe assez vite dans un genre qui n’est pas le sien.

Pourquoi s’évertue-t-il à réaliser des longs métrages de plus de deux heures alors qu’il n’a pas ou plus le souffle pour ça ? Le jugement est sans doute sévère, mais on est en droit d’attendre autre chose du créateur de "Taxi Driver" et de "Raging Bull" que ces films formatés et convenus. Impossible de croire que Scorsese lui-même ne perçoive pas l’impasse dans laquelle il s’est engagé depuis quinze ans. Heureusement, on l'a dit plus haut, "Le loup de Wall Street" a montré que la collaboration avec DiCaprio pouvait à la longue accoucher d'un film majestueux enfin digne du talent des deux hommes, sans doute longtemps handicapés par leur différence de générations. Mais le fond du problème vient sans doute que, surfant sur la popularité de Leonardo DiCaprio, Martin Scorsese a atteint des scores au box-office bien supérieurs à ceux de ses années créatrices.

Couverture du American Cinematographer de mars 2010
© Laurent Durieux
© Laurent Durieux (variante)