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"Qui a tué le président ?" ou "Les magnats du pouvoir"

titre original "Winter Kills"
année de production 1979
réalisation William Richert
scénario William Richert, d'après le livre de Richard Condon
photographie Vilmos Zsigmond
musique Maurice Jarre
interprétation Jeff Bridges, John Huston, Anthony Perkins, Eli Wallach, Belinda Bauer, Ralph Meeker, Toshirô Mifune, Richard Boone, Joe Spinell, Elizabeth Taylor (non créditée)

La critique de DVDClassik : cliquer ici.

Contre : la critique de Sébastien Miguel

Au cours de son enquête, le jeune frère d'un président assassiné (Jeff Bridges plus fade que jamais) plonge dans un monde parallèle peuplé d'individus excentriques et dangereux.

Produit par deux barons de la drogue (dont l'un meurt abattu durant la production !), "Winter Kills" est presque un cas d'école : rarement la réunion d'autant de talents n'aura abouti à un aussi piteux résultat…

Inexpérimenté, William Richert ne parvient pas à raconter son histoire (tordue et complexe) et reste paralysé par un invraisemblable casting : Anthony Perkins, John Huston, Eli Wallach, Richard Boone et - délire ultime -, Liz Taylor en maquerelle muette et Toshirô Mifune ("Rashōmon", "Les sept samouraïs", "La bataille de Midway", "1941") en… majordome anglais ?!

Le manque de cohérence de l'ensemble (la production fut arrêtée à trois reprises…) offre un spectacle décalé et kitch. Un triste ersatz du film de conspiration.

Pour : la critique de Didier Koch

Dans la filmographie désormais très imposante de Jeff Bridges, "Winter Kills" de William Richert fait figure d'ovni. Tiré d'une nouvelle de Richard Condon parue en 1974 et adaptée par Richert lui-même, "Winter Kills", par son mélange des genres tout-à-fait réussi et intrigant entre thriller, film d'espionnage et comédie noire, exhale un parfum d'irréel envoûtant, mais surtout inédit qui, avec le temps, lui a donné un statut culte. Statut encore amplifié par le reportage de Perry Martin sorti en 2003, "Who Killed Winter Kills?", s'intéressant, à travers les témoignages de Jeff Bridges, Belinda Bauer et William Richert, aux conditions rocambolesques de la production et par ricochet du tournage.

Ce sont Robert Sterling et Leonard Goldberg, deux anciens dealers de marijuana reconvertis en producteurs à succès grâce à la promotion américaine d'"Emmanuelle" de Just Jaeckin (1974), qui décident d'adapter à l'écran la nouvelle de Richard Condon, version fantasmée de l'assassinat du président John Kennedy à partir de l'hypothèse, très en vogue à l'époque, d'un complot mafieux (reprise par Oliver Stone dans "JFK") pour se venger d'un retour d'ascenseur non respecté par le clan Kennedy. Autour de Jeff Bridges, la vedette qui monte depuis le succès de "La dernière séance", la production parvient à réunir une distribution prestigieuse avec la présence au générique de John Huston, Elizabeth Taylor, Eli Wallach, Anthony Perkins, Toshirô Mifune, Sterling Hayden, Richard Boone, Dorothy Malone et Ralph Meeker.

Malgré le changement de patronyme (Kegan), William Richert, qui a resserré l'intrigue pour la rendre plus compréhensible, dresse un portrait à charge de Joseph Kennedy (John Huston), patriarche de la famille Kennedy, homme d'affaires reconverti producteur de cinéma, puis homme politique et ambassadeur à Londres, avant de consacrer sa fortune et son réseau d'influence à l'accession de son fils John à la présidence des États-Unis. Treize ans après l'attentat de Dallas, c'est Nick Kegan (Jeff Bridges), le demi-frère fictif de John au tempérament bohème, qui va remonter la piste à partir du second tireur (Jack Ruby interprété par Eli Wallach) ayant tué l'assassin du Président (Lee Harvey Oswald) lors de son transfert vers la prison de Dallas dans le sous-sol du commissariat central où ce dernier est incarcéré.

Sans jamais s'éloigner complètement de la réalité, "Winter Kills" interroge sur la malédiction de la famille Kennedy dont la fratrie est instrumentalisée par le père avide d'argent, de pouvoir et de reconnaissance publique. Solidement épaulé par la photographie "brumeuse" du grand Vilmos Zsigmond et par la partition musicale lancinante de Maurice Jarre, William Richert encore novice parvient à distiller une angoisse ouatée à partir de quelques scènes au ton surréaliste parfaitement maîtrisées.

Parabole sur la quête effrénée de pouvoir pouvant conduire jusqu'à l'infanticide, "Winter Kills" tient du miracle tant son avènement fut chaotique. Les deux producteurs précités largement acoquinés avec la mafia pour le financement du projet auront un destin tragique, notamment Leonard Goldberg, retrouvé assassiné pendant le tournage. Faute de moyens, le tournage sera suspendu trois fois, convaincant William Richert, Jeff Bridges et Belinda Bauer de partir en Allemagne pour tourner une comédie ("The American Success Company"), dont les bénéfices permirent à Richert deux ans plus tard de boucler les dernières scènes de son film (John Bailey remplaçant Vilmos Zsigmond pris sur un autre tournage). La sortie du film sera largement entravée par l'entrée du sénateur Ted Kennedy dans la primaire démocrate, scellant définitivement la rentabilité commerciale du projet initial.

Revu quarante plus tard, "Winter Kills", malgré sa touche d'humour distanciée (qui en fait peut-être tout le charme), peut, sans déparer, se placer juste en-dessous de la fameuse trilogie des grands thrillers politiques paranoïaques des années 1970 constituée par "Conversation secrète", "À cause d'un assassinat" et "Les trois jours du Condor".