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"Les copains d'Eddie Coyle"

titre original "The friends of Eddie Coyle"
année de production 1973
réalisation Peter Yates
photographie Victor J. Kemper
musique Dave Grusin
interprétation Robert Mitchum, Peter Boyle, Richard Jordan

La critique de Citizen Poulpe : cliquer ici.

La critique de Sébastien Miguel

Échec total à sa sortie, "Les copains d'Eddie Coyle" (connu aussi en France sous l'affreux titre TV "Adieu mon salaud") est un anti-film noir mémorable. Le scénario, magnifique, dresse le portrait d'une bande de malfrats aux profils et ambitions variés.

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Mais chez Yates (et contrairement à Coppola), les gangsters sont des minables à l'existence morne et particulièrement ennuyeuse. L'aspect documentaire de la mise en scène renforce la vision d'une société en état de décrépitude morale avancée. Les bars misérables, parkings sordides et supermarchés fluorescents ne forment plus qu'un décorum anonyme à ces loosers pathétiques.

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Entouré d'une distribution brillante, échappé d'un réalisme poisseux très seventies, Robert Mitchum apparaît plus résigné et fatigué que jamais. L'acteur, désacralisé par Yates (on le voit manger à la cantine ou pousser un chariot…), affiche le même fatalisme que dans le grand classique de Tourneur de 1947, "La griffe du passé".

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Le final à la fois sordide et dérisoire marque durablement les esprits.

Un chef-d'œuvre rare.

La critique de Didier Koch

Réalisateur anglais venu de la télévision ("Le Saint", "Destination danger") après un court passage par l'assistance à des réalisateurs comme Tony Richardson ou J. Lee Thompson ("Les canons de Navarone", 1961), Peter Yates aura passé l'essentiel de sa carrière (21 films en 30 ans) à Hollywood.

Après son film choc sur le légendaire "casse du siècle" à bord du train Londres-Glasgow ("Robbery", 1967), il est contacté par Steve McQueen alors à son zénith pour réaliser "Bullitt", qui assoira définitivement le statut de l'acteur et restera célèbre pour sa fameuse course-poursuite dans les rues de San Francisco, longue de près de 11 minutes. Peter Yates, à la tête avec Philip D'Antoni (réalisateur unique du trop méconnu "The Sevens-ups" en 1973) de cette grosse production, obtient immédiatement son passeport pour la Mecque du cinéma.

Ayant un goût prononcé pour le genre noir et policier, quoique sa filmographie compte aussi quelques comédies et un film en costumes, il s'intéresse, dès sa parution en 1970, au livre de George V. Higgins ("Les copains d'Eddie Coyle"), ancien avocat reconverti, relatant la fin de parcours d'un petit truand d'origine irlandaise évoluant dans les faubourgs crasseux de Boston.

Eddie Coyle, c'est Robert Mitchum qui, depuis quelques années, délaisse le registre du séducteur viril et nonchalant, mais aussi parfois inquiétant, pour laisser apparaître les fêlures de l'homme que l'âge et les abus ont commencé à fragiliser. Le tournant s'est amorcé avec le magnifique "La fille de Ryan" de David Lean (1970). N'ayant jamais réussi à percer dans le milieu, Eddie Coyle, dont les mœurs de voyou sont d'un autre âge, vit d'expédients et de petits boulots pour continuer à faire vivre sa famille dans une banlieue minable. Pire, en liberté sous caution, il doit répondre très prochainement d'un chef d'accusation qui, sans coup férir, va le conduire à nouveau derrière les barreaux. Contre ses principes, il en est réduit à transiger avec un jeune flic ambitieux (Richard Jordan) qui, par jeux de dupes successifs, cherche à en faire une balance à sa solde.

Autour de ce vieux lion solitaire qui ne sait plus à quel saint se vouer, se meut toute une faune qui, via la plume aiguisée de George V. Higgins et la caméra de Yates, donne une image nettement moins glamour du milieu tel qu'Hollywood a toujours aimé le présenter. Sur cette voie, Peter Yates n'est pas seul : Richard Fleischer ("Les flics ne dorment pas la nuit" en 1972), Roland Kibbee ("Le flic se rebiffe" en 1974) ou encore Sidney Lumet ("The Offence" en 1973) ont aussi magnifiquement utilisé des acteurs blanchis sous le harnais comme George C. Scott, Burt Lancaster ou Sean Connery pour exposer de manière très réaliste les jeux troubles qui régissent les rapports entre police et milieu.

Les codes anciens n'ayant plus cours, Eddie Coyle, miné par la lassitude, a souvent un coup de retard, ne comprenant visiblement pas que l'absence de règles est la nouvelle donne. Peter Yates, par sa manière de filmer un Robert Mitchum en état de grâce, nous rappelle sublimement que dans la jungle, un lion affaibli est rapidement un lion mort. C'est le grand second rôle Peter Boyle, impavide et parfaitement amoral, qui se chargera de donner le coup de grâce.

Noir à l'extrême, tourné dans un Boston impersonnel et dépressif au possible, "Les copains d'Eddie Coyle", injustement méconnu, constitue sans doute le point d'orgue de la filmographie de Peter Yates (lui-même le savait bien, affirmant que c'était son préféré) et démontre, une fois de plus, que Robert Mitchum n'avait pas besoin d'être omniprésent à l'écran et de s'agiter plus que de mesure pour exprimer son immense talent.