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"L'Exorciste II : l'Hérétique"

titre original "Exorcist II: The Heretic"
année de production 1977
réalisation John Boorman
scénario William Goodhart, d'après les personnages créés par William Peter Blatty
photographie William A. Fraker
musique Ennio Morricone
interprétation Max von Sydow, Richard Burton, Linda Blair, Louise Fletcher, Kitty Winn, James Earl Jones, Ned Beatty, Paul Henreid
épisode précédent "L'Exorciste", William Friedkin, 1973
 
épisode suivant "L'Exorciste : la suite", William Peter Blatty, 1990

La critique de Sébastien Miguel pour Plans Américains

« Boorman est un cinéaste des frontières, sociale, humaine, métaphysique. Sur le plan formel, il utilise d’ailleurs beaucoup le montage parallèle et alterné, et le fondement esthétique de ses films est souvent travaillé par des rapports d’opposition et d’analogie. » "Génie de Boorman" de Michel Ciment, L’Avant-Scène Cinéma no 201 du 1er février 1978

Œuvre visionnaire pour certains (surtout pour Michel Ciment !) ou immonde ‘piece of shit’ pour d’autres (William Friedkin et l’ensemble du public américain !).

Le plus gros budget de l’histoire de la Warner, des décors stupéfiants (la cité légendaire, le musée…), des trucages optiques étonnants (les fondus enchaînés), un recours à la Steadycam totalement novateur ; une liberté totale laissée à un créateur hors norme développant au gré d’images spectaculaires une véritable réflexion sur les forces obscures qui parcourent l’âme humaine.

Hélas, "L’Hérétique" regorge aussi d’excentricités embarrassantes : l’omniprésence risible du "Synchronizer", James Earl Jones déguisé en sauterelle, Linda Blair qui fait des claquettes, l’interprétation effroyable de Dick Burton… Si on rajoute un script pas toujours compréhensible et des longueurs insupportables, on comprend mieux la foule ivre de vengeance qui chassa les exécutifs jusque dans la rue le soir de la première !

L'Hérétique - James Earl Jones L'Hérétique - synchroniser

Le soin considérable apporté à l’image ne peut effacer l’ennui réel qui se dégage de cette fumeuse méditation. Rarement un film (en dehors de son montage parallèle final) nous aura autant imposé de séquences autonomes, Boorman demandant aux spectateurs une participation intellectuelle active alors que le public n’attendait que des séquences chocs et racoleuses.

Morricone, en parfaite harmonie avec Boorman, signe par contre une partition foisonnante, mélangeant avec génie sonorités tribales et motifs plus symphoniques. Divers thèmes seront en partie réutilisés pour son travail oscarisé dans "Les huit salopards" en 2015.

Une œuvre ambitieuse, plastiquement splendide, mais bancale et indigeste.

« "L’Hérétique" et son accueil ont été une expérience traumatisante et m’ont conduit à me poser des questions sur mes rapports avec le public et avec mes propres films, à m’interroger sur le futur. » John Boorman dans Boorman : un visionnaire en son temps, Michel Ciment, 1994

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

À la suite du succès phénoménal de "L’Exorciste" qui fut tout à la fois une révolution visuelle et un record de rentabilité pour un film d’horreur, William Friedkin et son scénariste William Peter Blatty ne sont pas du tout intéressés par l’idée d’une suite que la Warner les presse de mettre en chantier. Les deux hommes considèrent, peut-être par intégrité artistique, qu’ils ne pourront pas égaler le degré de perfection de ce véritable coup de poing asséné aux spectateurs du monde entier. Pas question pour autant que la Warner renonce à de potentiels juteux bénéfices.

C’est John Boorman qui accepte de s’atteler à cette tâche ingrate. Celui qui s’est fait connaître avec "Délivrance" impose sa vision, qu’il souhaite être une réponse au premier opus, au sein de laquelle l’onirisme et la réflexion l’emporteront largement sur les effets sanglants et horrifiques. Il avait en effet, pour des raisons éthiques, décliné l’offre qui lui avait été faite de réaliser le premier opus. Il faut savoir qu’en dépit du succès colossal récolté par William Friedkin, nombreux furent ceux qui lui reprochèrent la transgression de certains tabous par le biais d'une transcendance racoleuse d’images choquantes. Au premier rang de ceux-ci se plaçait Max von Sydow, interprète repentant du père Lankester Merrin en 1973, qui tout d’abord refusa de figurer dans le second volet, avant que John Boorman finisse par le convaincre des visées humanistes et réparatrices qui l’animaient.

Pour l’écriture du scénario, l’écrivain William Goodhart puisa son inspiration dans les théories de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Prêtre jésuite français, théologien, philosophe, mais aussi célèbre paléontologue, il milita, au prix de démêlés sérieux avec le Vatican, en faveur des thèses sur l’évolution de Charles Darwin qui, de facto, remettent en cause le dogme catholique du péché originel. Dépassant la notion de cosmos statique, il promeut un Christ cosmique que l’humanité insérée dans un cycle plus large pourrait rejoindre en un point oméga, convergence de l’évolution, atteinte via un summum de spiritualité acquis à force de communication entre les consciences. Pour symboliser cette communication des consciences à laquelle la jeune Regan MacNeil (Linda Blair), revenue de sa possession par le diable et devenue adolescente, est hypersensible, William Goodhart invente de toutes pièces le Synchronisateur. Un appareil un peu baroque permettant par l’hypnose réciproque (expérience réalisée dans les années trente) au thérapeute de pénétrer la conscience de son patient.

"L’Exorciste II : l’Hérétique" est d’emblée un projet aux ambitions artistiques et interprétatives immenses, peu en rapport avec les attentes des fans du film de Friedkin, dont on pressent qu’il risque d’être sérieusement fragilisé au fur et à mesure des aléas du tournage. Les aléas, justement, ne vont pas manquer. L’entente tout d’abord entre Boorman et son scénariste, qui se heurte à la réticence de ce dernier à céder aux modifications demandées par le réalisateur. L’impossibilité ensuite pour Boorman de convaincre Jon Voight, qu’il souhaitait voir dans le rôle du père Lamont missionné par le Vatican pour éclairer l’exorcisme pratiqué par le père Merrin sur la petite Regan (rôle finalement dévolu à Richard Burton). Suivront le refus d’Ellen Burstyn de reprendre le rôle de la mère de Regan, puis le décès de Lee J. Cobb, qui déciment gravement le casting original. Enfin, Linda Blair, devenue une petite star capricieuse, refuse d’être grimée comme lors de sa première apparition dans le rôle de Regan, obligeant le recours à une doublure. Cerise sur le gâteau, John Boorman hérite de la fièvre du Rift qui traînait dans le sable importé d’Afrique pour les scènes d’extérieur finalement tournées en studio.

L’ensemble de ces avatars ajoutés à d’autres minent Boorman, qui perd peu à peu l’énergie nécessaire pour mener à bien un projet, qui était en réalité sans doute condamné d'emblée, compte tenu de l’aura du film auquel il entendait non seulement succéder, mais aussi faire de l’ombre. Tout s’en ressent bien sûr, notamment la cohérence narrative et, par voie de conséquence, une direction d’acteurs devenue erratique. Richard Burton notamment, qui semble complètement ailleurs, sans doute vidé de toute émotion alors qu’il luttait contre son alcoolisme.

Restent les images africaines envoûtantes tournées en plateau par le grand chef-opérateur William A. Fraker, inaugurant ici l’utilisation de la caméra Steadycam qui magnifie les plans aériens, notamment le vol du frelon, symbole bourdonnant du mal cherchant à se répandre à grande échelle.

Bénéficiant de l’effet de surprise, le film parvint malgré tout à être bénéficiaire, mais avec un score sans commune mesure avec le premier opus. Prophète, le grand Stanley Kubrick avait pourtant mis en garde John Boorman : « La seule manière de donner une suite à "L’Exorciste", c’est d’ajouter au sang et à l’horreur. La bonté n’intéresse personne. » La critique s’est donc déchaînée face à ce qu’elle jugea comme l'un des pires navets de l’histoire d’Hollywood.

"L’Hérétique", film aux ailes coupées par trop d’impréparation et sans doute un soupçon de suffisance, est aujourd’hui maudit, grandissant à son corps défendant le chef-d’œuvre de William Friedkin.

Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Des dialogues emphatiques et une interprétation raide, mais aussi une stupéfiante invention décorative et visuelle typique de John Boorman. Technique et effets spéciaux sont ici mis au service d'une véritable appréhension de l'imaginaire. Première utilisation de la Steadycam.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

La seule idée de ce film, où l'on se demande ce que vient faire Boorman, c'est que le prêtre, pour élucider la mort de Merrin, n'hésite pas à appeler le dieu adverse de celui de sa foi. La mise en scène est souvent somptueuse (les scènes africaines), mais l'intérêt faiblit assez vite.

Montage expressif

Il convient de distinguer le montage alterné du montage parallèle : le premier est un procédé consistant à juxtaposer des plans qui diffèrent par le lieu, en suggérant la continuité temporelle de la séquence (il implique une simultanéité) ; le second est, lui, fondé sur un rapprochement « symbolique » entre des plans qui diffèrent par le lieu et/ou le temps (il implique des rapports thématiques).

Mais si les expressions ne sont pas synonymes, la nuance entre les deux est parfois difficile à établir. Un exemple tiré du célèbrissime "M le maudit" de Fritz Lang : la conférence des truands et celle des forces de l'ordre ont-elles « réellement » (dans la diégèse du film) lieu en même temps (montage alterné), ou bien ont-elles été rapprochées par le réalisateur pour montrer leur similitude (montage parallèle) ? (cf. l'ouvrage "200 mots-clés de la théorie du cinéma" d'André Gardies et Jean Bessalel)

Pour plus de détails, voir :
- la page du site du Ciné-club de Caen consacrée au montage alterné
- la page du site du Ciné-club de Caen consacrée au montage parallèle

FilmsFantastiques.com, L'Encyclopédie du Cinéma Fantastique
La chronique de Gilles Penso