Menu Fermer

"The Power of the Dog"

« Deliver my soul from the sword. My darling from the power of the dog. »

The Power of the Dog - affiche

titre original "The Power of the Dog"
année de production 2021
réalisation Jane Campion
scénario Jane Campion, d'après le roman éponyme de Thomas Savage (1967)
photographie Ari Wegner
musique Jonny Greenwood
interprétation Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Jesse Plemons, Kodi Smit-McPhee
récompenses • Lion d'argent du meilleur réalisateur au festival international du film de Venise 2021
• Oscar du meilleur réalisateur

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Cela faisait douze ans depuis "Bright Star", film intimiste retraçant les dernières années du poète anglais John Keats (1795-1821) incompris en son temps, que Jane Campion n’avait pas réalisé un long métrage pour le cinéma, se consacrant essentiellement aux deux saisons de la série à succès "Top of the lake". Avec "The Power of the Dog", c’est une adaptation du roman éponyme de Thomas Savage que la réalisatrice multi-primée de "La Leçon de piano" (1993) propose pour son grand retour attendu par une critique qui lui a presque toujours été favorable.

Phil Burbank (Benedict Cumberbatch) et son frère George (Jesse Plemons), héritiers du plus gros ranch de la vallée du Montana (en réalité la Nouvelle-Zélande), ont des caractères diamétralement opposés. Alors que Phil s’évertue à perpétuer la tradition du cow-boy déjà presque éteinte en ce début du XXe siècle et mène ses hommes selon un commandement empreint d’une virilité sans concession, George est un intellectuel sensible et velléitaire. Les affaires étant ce qu’elles sont, c’est naturellement Phil qui a pris l’ascendant sur son cadet. Leur relation déjà tendue par-delà l’effacement de George qui plie systématiquement devant les décisions de son frère, va prendre un tour inattendu quand Rose, la tenancière (Kirsten Dunst) de l’auberge qui leur sert de halte lors des longs convois menant les bêtes sur leur lieu de vente, devient l’épouse de George. Comme si ce geste de bravoure d’aller demander la main de Rose constituait l’acmé de son chemin vers l’affirmation de soi, George va très rapidement s’effacer à nouveau, laissant s’installer un jeu relationnel malsain entre Phil, Rose et son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), adolescent réservé, frêle et précieux, devenu la victime des moqueries homophobes des hommes de Phil. Rose s’enfonce dès lors dans la solitude et son penchant pour l’alcool qu’elle tente d’assouvir en tentant de le cacher derrière une vaine clandestinité. Reste Peter seul face à Phil qui se met en tête de l’éduquer comme l’avait fait pour lui et son frère, Bronco Henry, figure tutélaire désormais fantasmée d’un cow-boy archétypal aux penchants homosexuels difficilement refoulés.

Un peu à la manière de John Huston qui en 1967 avec "Reflets dans un œil d’or" adaptait l’œuvre de Carson McCullers, Jane Campion, qui a écrit elle-même le scénario, se saisit de ce canevas relativement simple dans ses contours, mais rendu complexe par les mœurs de l’époque, pour donner la part belle aux acteurs qui étirent brillamment la dimension psychologique torturée de leurs personnages. Se dégage une atmosphère étouffante de ce film parfaitement maîtrisé qui dévoile une fin particulièrement inattendue, rappelant à la manière des fables de La Fontaine que la force n’est pas toujours là où on l’attend.

On saluera, à côté de la réalisatrice récompensée d’un Lion d’argent à Venise en 2021, la photographie d’Ari Wegner, la musique de Jonny Greenwood de Radiohead et, bien sûr, la prestation époustouflante de Benedict Cumberbatch, confondant en caricature de cow-boy, dévoilant au fur et à mesure de la fréquentation du jeune Peter le trouble identitaire qui est le sien et qui à force de frustration, le prive de toute empathie. On n’oubliera pas non plus de saluer Kirsten Dunst, dont le talent a certes toujours été reconnu, mais qui sort ici avec fracas des rôles d’éternelle adolescente qui lui collaient un peu trop à la peau.

Un film sombre et éprouvant donc, qui voit Jane Campion se saisir, avec le sens de la nuance qui la caractérise, d’une question qui a longtemps été rejetée dans l’ombre d’une uniformité sociale durement imposée jusqu’aux mouvements de libération actuels louables, même s’ils s’emmêlent souvent les pinceaux.

The Power of the Dog - Matt Needle
Affiche alternative de "The Power of the Dog" © Matt Needle