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"Mank"

Mank - affiche

titre original "Mank"
année de production 2020
réalisation David Fincher
scénario Jack Fincher
photographie Erik Messerschmidt
musique Trent Reznor et Atticus Ross
interprétation Gary Oldman, Tom Burke, Charles Dance
récompenses • Oscar de la meilleure photographie
• Oscar de la meilleure direction artistique pour Donald Graham Burt et Jan Pascale

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Jack Fincher (1930-2003) était un journaliste et scénariste qui n’aura jamais réussi à populariser son travail d’écriture, notamment un biopic sur Howard Hughes, qui sera absorbé après sa mort dans le projet mené à bien par Martin Scorsese avec "Aviator" (2004). Mais il était aussi le père de David Fincher, qui est devenu l’un des réalisateurs les plus prisés d’Hollywood, mariant avec bonheur affirmation artistique et réussite commerciale. Après la réalisation de "The Game" en 1997, le fils et le père avaient pour projet de monter un film basé sur le script rédigé par Jack Fincher et prenant pour axe central la discorde qui entourait la réelle participation d’Herman Mankiewicz, le frère de Joseph, à l’écriture du scénario de "Citizen Kane", pour lequel il avait fini par être crédité en collaboration avec Orson Welles, après y avoir dans un premier temps renoncé.

Le travail de Jack Fincher avait pris pour base de travail un article ("Raising Kane") de la très reconnue critique du New Yorker, Pauline Kael, qui en 1971, remettait en cause le travail de Welles quant à l’écriture de son plus célèbre film. La polémique avait à l’époque fait rage, voyant Peter Bogdanovich, ami de Welles, répondre point par point dans un article tout aussi cinglant, au titre évocateur : "The Kane Mutiny". Le projet porté par David Fincher alors en pleine ascension est relativement bien engagé, avec Kevin Spacey prévu pour tenir le rôle de Mank et Jodie Foster, celui de Marion Davies. Mais l’exigence de tourner en noir et blanc ce film miroir sur Hollywood compromet l’exploitation télévisuelle et vidéo, ce qui stoppe net son développement. Jack Fincher décédant en 2003, le projet n’est repris qu’en 2019 par David Fincher. Ce préambule replace donc "Mank" comme un film à part dans la filmographie du réalisateur de "Seven", "Fight Club" et "Zodiac" : hommage à son père, dont la vocation d’écriture contrariée a sans doute été une blessure jamais refermée, mais aussi regard nostalgique sur une époque de son art qui désormais semble bien lointaine.

David Fincher prend avec "Mank" le parti délibéré de ne pas s’appesantir sur une polémique pas encore définitivement réglée (l’Académie des Oscars a de son côté tranché en attribuant un Oscar commun aux deux hommes en 1942), qui concerne un film fréquemment cité comme le plus grand de toute l’histoire du cinéma. Si, à travers les rapports de Mank avec Randolph Hearst et Marion Davies dès le début des années 1930, il n’omet pas de souligner la contribution du scénariste, David Fincher s’intéresse plutôt à la complexité d’un homme raffiné et lettré, dont il faut rappeler que, né en 1897, il était au moment de l’écriture de "Citizen Kane" (1941) en place à Hollywood depuis une quinzaine d’années, ayant collaboré dès le muet avec des réalisateurs aussi prestigieux que Tod Browning, Josef von Sternberg, George Cukor, Henry Hathaway ou encore Victor Fleming pour "Le Magicien d’Oz" (1939).

Le choix judicieux de Gary Oldman et d’Amanda Seyfried pour interpréter Mank et Marion Davies effectué, Fincher pouvait démontrer, une fois encore, la précision et toute l’inventivité de sa mise en scène, qui a évolué avec les années vers une plus grande finesse et une plus grande sensibilité que l’on peut voir à l’œuvre dans "Mank", sans doute, avec "Gone Girl", son film le plus abouti. La maîtrise technique dont a toujours fait preuve David Fincher est désormais expurgée de ses effets clinquants qui, quelques fois par obsession de la forme, le faisaient passer un peu à côté de son sujet ("Seven", "Fight Club", "L’Étrange Histoire de Benjamin Button").

La narration, comme toujours innovante, prend ici racine dans l’accident de la route survenu en 1939, qui cloua Mank pendant de longues semaines au lit où, luttant contre son alcoolisme, il tente, encadré par deux nurses plutôt compréhensives (Lily Collins et Monika Gossmann), de venir à bout d’une commande qui le contraint à cracher de la ligne en sachant que les ciseaux de Welles vont passer par là pour tracer le chemin à sa caméra virtuose. Les rêves embrumés de Mank permettent au réalisateur inspiré d'y insérer les flashbacks retraçant le parcours tourmenté au sein des studios de l'intellectuel fort en gueule et un peu trop sûr de son talent. L'implication servile des moguls (Louis B. Mayer) dans le monde des affaires (Randolph Hearst) et celui de la politique (l'acharnement contre le démocrate Upton Sinclair) est ainsi parfaitement rendue, tout comme le cynisme régnant au sein de la Mecque du cinéma, symbolisé par un Irving Thalberg peu épargné.

La prestation réjouissante et habitée de Gary Oldman aidera sans doute à vulgariser un film destiné avant tout aux cinéphiles. On saluera enfin la prestation d'Amanda Seyfried en Marion Davis bataillant à fleurets mouchetés avec un Mank discrètement amoureux.

Réalisé en 1997 comme initialement prévu, "Mank" n'aurait certainement pas eu la même profondeur.

Mank - Matt Needle
Affiche alternative de "Mank" © Matt Needle
Mank - Little White Lies
Couverture du numéro de novembre-décembre 2020 du magazine Little White Lies
Mank - Variety
Couverture du numéro du 18 novembre 2020 du magazine Variety
Couverture du numéro de novembre 2020 du magazine Première
Couverture du numéro de décembre 2020 du magazine Total Film
Couverture du numéro de février 2021 du magazine American Cinematographer