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"Les faussaires de Manhattan"

« You can be an asshole if you're famous. You can't be unknown and be such a bitch, Lee. »

Les faussaires de Manhattan - affiche

titre original "Can You Ever Forgive Me?"
année de production 2018
réalisation Marielle Heller
scénario Nicole Holofcener et Jeff Whitty
photographie Brandon Trost
musique Nate Heller
interprétation Melissa McCarthy, Richard E. Grant

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Ceux qui sont nostalgiques de la magie qui se dégageait des films new-yorkais du Woody Allen des années 1970 et 1980 ne trouvent désormais que rarement de quoi les réjouir auprès d’un réalisateur vieillissant, souvent obligé de s’exiler hors des États-Unis pour trouver à financer ses projets depuis qu’il est devenu persona non grata en son pays pour les tristes raisons que l’on connaît.

C’est Marielle Heller, jeune actrice devenue réalisatrice qui, en un seul film, a repris le flambeau, parvenant avec l’adaptation du livre de souvenirs de Lee Israel ("Can you ever forgive me?") à recréer trait pour trait l’ambiance si particulière qui émanait du New York fantasmé des films de l’acteur/réalisateur névrosé quand il était à son meilleur.

Lee Israel, juive comme Woody Allen, a rédigé quelques biographies d’actrices et de personnalités ainsi que des articles connexes dans des revues et journaux au cours des années 1970 à 80. Son activité déclinant, elle a eu recours à la falsification de correspondances d’écrivains et d’acteurs décédés qu’elle revendait à des collectionneurs pour subvenir à ses besoins. L’arnaque ira jusqu’au vol de vraies lettres dans différentes bibliothèques. Le subterfuge sera bien sûr découvert et Lee Israel condamnée à ne plus exercer sa profession après une assignation à résidence. Ce n’est qu’en 2008, alors âgée de bientôt soixante-dix ans, qu’elle rédigera ses mémoires. Parcours singulier autant qu’attachant d’une femme en marge et sans concession devant composer avec son alcoolisme tout en tentant de survivre dans un New York où il ne fait pas bon être sans revenu.

Sur le feu depuis 2011, le sujet plutôt savoureux et iconoclaste était initialement tout autrement embarqué pour son adaptation cinématographique. La scénariste et réalisatrice Nicole Holofcener devait en effet diriger Julianne Moore et Sam Rockwell dans les deux rôles principaux. Les désaccords créatifs entre Holofcener et Julianne Moore changèrent radicalement la donne. Melissa McCarthy, actrice comique au talent jusqu’alors sous-employé, incarnera donc Lee Israel sous la direction de Marielle Heller, avec Richard E. Grant dans le rôle de l’ami homosexuel de l’écrivaine.

Si les bouleversements sont quelquefois un handicap quant à l’équilibre d’une production, il faut reconnaître qu’ils ont sans doute été salutaires dans ce cas précis, permettant à Melissa McCarthy de trouver le rôle qui révélera toute l’étendue de son registre. Assez peu connue en Europe, elle donne toute sa dimension à cette femme enfermée dans ses certitudes qui a fini, à force d’intransigeance et de muflerie, par faire le vide autour d’elle. Difficile sans aucun doute de rendre immédiatement attachante Miss Israel, qui choisit l’affrontement et l’isolement plutôt que d’accepter un peu des contraintes d’un milieu très codifié dont elle connaît pourtant les ressorts.

Le scénario de Nicole Holofcener, ajouté à l’interprétation toute en nuance de Melissa McCarthy, va progressivement amadouer un spectateur sans doute peu enclin à l’empathie. Une transition qui s’opère un peu à la manière dont James L. Brooks et Jack Nicholson avaient opéré dans "Pour le pire et pour le meilleur" (1997), mais sans aucun doute avec une plus grande véracité et surtout avec une nuance accentuée. Dans un New York comme on aime l’imaginer, on se laisse donc happer par le parcours insolite de cette femme entre deux âges qui, grâce à la fréquentation opportune d’un homosexuel fantasque, campé par le formidable Richard E. Grant, se découvre une empathie qu’elle feignait de ne pas voir, enfermée qu’elle était dans sa rancœur d’écrivaine frustrée.

Un film qui réchauffe le cœur et nous fait espérer qu’un nouveau Woody Allen pouvant être une femme se promène sans doute dans le New York de ce nouveau siècle si mal engagé.

Les faussaires de Manhattan - affiche