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"Short cuts"

titre original "Short cuts"
année de production 1993
réalisation Robert Altman
scénario Robert Altman, d'après Raymond Carver
musique Mark Isham
interprétation Matthew Modine, Julianne Moore, Jack Lemmon, Andie MacDowell, Buck Henry, Tim Robbins, Madeleine Stowe, Frances McDormand, Peter Gallagher, Lyle Lovett, Tom Waits, Lily Tomlin, Chris Penn, Jennifer Jason Leigh, Robert Downey Jr., Bruce Davison, Anne Archer, Fred Ward, Lili Taylor, Lori Singer
 
récompense Lion d'or au festival international du film de Venise 1993

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

S'inspirant de Carver, Altman en a modifié le ton, passant volontiers du tragique au comique et faisant circuler des personnages d'une histoire à l'autre pour « homogénéiser cette soupe à la Carver », dit-il. Pari réussi ? Pour beaucoup, la réponse est oui.

La critique de Didier Koch

Le succès de "The Player" en 1992 avait remis en selle Robert Altman après une décennie 1980 cauchemardesque où rien de ce qu'il avait entrepris n'avait reçu l'aval du public ni même de la critique, avec en point d’orgue, le naufrage commercial de "Popeye". Il pouvait donc disposer à nouveau de moyens plus conséquents pour satisfaire son ambition de réaliser un film écrit en collaboration avec Frank Barhydt à partir d'un poème en prose et de neuf nouvelles de Raymond Carver, le célèbre nouvelliste récemment décédé (1938-1988).

Ne faisant rien comme personne, Altman se lança dans un film choral de plus de trois heures faisant s'entrecroiser les destins de vingt personnages issus pour la plupart de la middle class de Los Angeles. Primé du Lion d'or à Venise, "Short cuts" fit très vite office de référence dans le genre nouveau qu’allait devenir le film choral, déjà popularisé en France par Claude Lelouch mais avec une vision essentiellement romanesque et bourgeoise.

L'espace-temps durant lequel les personnages sont observés par la caméra d'Altman est encadré, en introduction, par l'épandage massif d'insecticide sur Los Angeles pour lutter contre la "mouche à fruit", nouveau fléau nuisant à l'agriculture intensive, et en conclusion par un  tremblement de terre de faible magnitude, qui rappelle à l'homme sa modeste place au sein de l'univers.

Le pari était risqué de finir par perdre le spectateur dans les méandres de ces destins qui  s'entremêlent ou se dénouent au gré des  humeurs d'un scénario qui n'arriverait pas à trouver sa ligne directrice au sein d'un tel foisonnement, ce qui est, il faut bien l'avouer,  quelquefois le péché mignon d'Altman qui n'aimait rien tant que musarder en chemin. C'est tout le contraire qui se produit ici, une très grande fluidité émanant du récit régulièrement relancé par les petites avanies et les drames survenant à chacun. Certains critiques américains ont violemment reproché à Altman de proposer une vision tronquée de l’American way of life, insistant trop sur les frustrations, les déviances et les lâchetés du quidam moyen. Il est sans doute vrai qu’Altman, fidèle à l’esprit de Raymond Carver, a condensé de manière orientée et un peu caricaturale les moments les moins reluisants de la vie de ses personnages, mais rien de ce qui est montré dans "Short cuts" ne défie l’entendement ou ne sombre véritablement dans le glauque, même si certains évènements sont tragiques.

La force du film et sa cohérence qui emporte l'adhésion viennent du fait qu’Altman filme ses protagonistes avec bienveillance, n’oubliant jamais de nous rappeler qu’ils ne sont que de simples êtres humains faisant souvent  de leur mieux avec ce que leur éducation leur a laissé en héritage et qui parfois sont tout simplement victimes des circonstances.

Altman n'a jamais eu de mal pour attirer les stars à lui, et ce sont là toutes les jeunes pousses de la génération montante de l'époque qui se laissent guider par le maestro, avec une mention spéciale pour Anne Archer, Chris Penn, Julianne Moore, Lily Tomlin, Jennifer Jason Leigh et Tom Waits, tous véritablement convaincants.

Hollywood, qui se définit comme l'usine à rêves, n’a jamais réellement goûté les réalisateurs un peu trop lucides et frondeurs. Robert Altman était de ceux-là ; qui aimait l’homme dans toutes ses dimensions et sous toutes ses faces. Avec "Short cuts", il affirme trois heures durant sa parenté humaniste avec les grands cinéastes de la comédie italienne qui, comme lui, aimaient à se repaître de la pâte humaine. C’est en regardant les choses en face que l’on pourra avancer,  telle pourrait être la leçon du film.