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"Le pont des espions"

In a world on the brink the difference between war and peace was one honest man

titre original "Bridge of spies"
année de production 2015
réalisation Steven Spielberg
scénario Matt Charman, Joel Coen et Ethan Coen
photographie Janusz Kaminski
musique Thomas Newman
interprétation Mark Rylance, Tom Hanks, Alan Alda
récompense Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour Mark Rylance

La critique de Didier Koch

S'il n'est pas, loin s'en faut, un réalisateur au cinéma résolument engagé, Steven Spielberg n'en demeure pas moins un humaniste sincère, qui n'hésite pas à s'emparer de sujets qui lui tiennent à cœur quand il s'agit de mettre en avant le destin d'hommes à priori ordinaires qui se sont extirpés de leur condition en prenant des risques énormes pour défendre des principes qui, face à l'adversité, les révèlent à eux-mêmes par un geste héroïque. C'est Oskar Schindler, industriel allemand plutôt corrompu et membre du parti nazi, qui utilise sa position pour sauver la vie de 1 200 juifs ("La liste de Schindler"). C'est Abraham Lincoln, ancien juriste devenu député, puis président des États-Unis qui, deux ans après son élection en 1861, rédige la proclamation de l'émancipation des esclaves avant de trouver la mort, assassiné en 1865, alors qu'il tentait de mettre fin à la guerre de Sécession ("Lincoln"). Dans "Le pont des espions", c'est James B. Donovan, avocat spécialisé dans le contentieux en assurance, incarné par Tom Hanks, qui, en pleine Guerre Froide (1957), accepte de défendre un espion russe, Rudolf Abel (Mark Rylance), promis à la chaise électrique.

Le scénario du film a été initialement écrit par Matt Charman, un jeune scénariste anglais qui le propose à Dreamworks. Steven Spielberg se montre vite intéressé. Les choses ne trainent pas, et les frères Coen retouchent le scénario pour le mettre en conformité avec les attentes du réalisateur. Les moyens, sans être dispendieux (40 millions de dollars), sont présents pour permettre une reconstitution historique minutieuse comme à chaque fois avec Spielberg. L'entrée en matière virtuose nous présente en trois dimensions la personnalité éclatée de l'espion tranquillement installé dans son minuscule appartement de Brooklyn devant un chevalet, se regardant dans un miroir et posant son portrait sur une toile. Chacun d'entre nous peut revêtir plusieurs personnalités ou identités, mais derrière ces enveloppes successives, qu'elle est celle qui prédomine ?

Un coup de téléphone déclenche une course poursuite dans les rues de New York, qui conduit à l'arrestation de Rudolf Abel, qui devient très vite un sujet embarrassant, l'Amérique étant alors sujette à un anti-soviétisme devenu quasi paranoïaque. Entre alors en scène James B. Donovan, incarné par le protéiforme Tom Hanks, qui retrouve Spielberg pour la quatrième fois et dont le réalisateur prend largement son temps pour montrer qu'il est le représentant archétypal de l'American way of life que rien ne prédispose à mettre en danger sa situation confortable pour défendre un homme dont la cause semble perdue. À tel point qu'au final, les raisons profondes de son engagement apparaissent assez peu lisibles.

S'ensuit alors une description très réussie de la relation entre les deux hommes, qui finissent par comprendre que par-delà leurs origines différentes, ils sont tous les deux faits du même bois. Ce jeu de miroir, qui constitue sans doute l'intérêt principal du film, doit beaucoup à Mark Rylance, acteur de théâtre anglais plutôt rare au cinéma, qui parvient à donner à son personnage une forme de détachement teinté d'humour, qui explique parfaitement l'engagement toujours plus fort de James B. Donovan qui ne peut que vouloir être à la hauteur de ce petit homme chétif (rappelant étrangement Paul Crauchet, grand second rôle du cinéma français des années 1960 à 1980) que la mort ne semble pas effrayer.

Vilipendé pour avoir obtenu la vie sauve à son client, James B. Donovan obtiendra sa revanche quand l'espion russe servira de monnaie d'échange contre deux ressortissants américains sur le pont de Glienicke qui relie Berlin à Postdam. Le film prend alors le ton plus conventionnel du film d'espionnage, que Spielberg adopte sans faute note,  mais aussi de manière un peu manichéenne, laissant apparaître un patriotisme un peu systématique que lui-même n'a d'ailleurs jamais renié.

"Le pont des espions" est donc un excellent film du réalisateur des "Dents de la mer", capable comme Tom Hanks, son acteur désormais fétiche, de se transporter dans tous les univers avec une efficacité jamais prise en défaut, même si on l'a déjà dit, elle est presque toujours empreinte d'une sagesse et d'un goût de la perfection visuelle qui en amoindrissent la force de conviction.