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"Jeremiah Johnson"

Beauté et cruauté des Rocheuses

titre original "Jeremiah Johnson"
année de production 1972
réalisation Sydney Pollack
scénario John Milius
interprétation Robert Redford
Les critiques de films de Citizen Poulpe
La critique de Bertrand Mathieux

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Une date dans l'évolution du western. Pollack renouvelle le genre. C'est la vie d'un trappeur qu'il évoque. « Nous ne voulions pas insister sur l'aspect excessivement violent ou barbare du personnage, mais plutôt raconter l'histoire d'un homme qui renie la société organisée et qui s'élève jusqu'à des montagnes vierges pour se modeler une vie à sa mesure, libérée des contraintes imposées par la civilisation. Il découvrira que pareil endroit n'existe pas... » La beauté des images et la qualité de l'interprétation de Redford font de ce film une œuvre marquante.

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

"Jeremiah Johnson", avec "Little Big Man" (1970), "Un homme nommé Cheval" (1970), "John McCabe" (1971) et quelques autres, fait partie des westerns qui, dans la foulée de Sergio Leone ayant salement secoué le genre dès 1964 avec sa trilogie des dollars, ont pris à rebours le mythe de l'Ouest tel qu'il avait été véhiculé par Hollywood depuis l'âge d'or des studios.

"Jeremiah Johnson" y ajoute, à travers la quête de son héros, une dimension métaphysique s'inscrivant dans la lignée du retour à la nature prôné par le philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862) dans son livre phare "Walden ou la vie dans les bois" paru en 1854. L'aura du film a encore grandi depuis que les préoccupations écologiques ont pris une place de plus en plus grande dans l'inconscient collectif, qui n'a pourtant pas encore admis devoir renoncer à un mode de vie, certes suicidaire à long terme, mais tout de même très confortable.

En 1970, le producteur Sidney Beckerman acquiert les droits de "Crow Killer", biographie de Liver-Eating Johnson (1824-1900), un ancien soldat déserteur devenu exterminateur d'un grand nombre d'indiens de la tribu des "Corbeaux" après qu'il eût aidé un chef de la tribu des "Têtes plates" à venger le meurtre de sa femme. Une biographie où la légende le dispute souvent à une vérité historique mal documentée. Avec Edward Anhalt, John Milius se voit confier la mission de tirer parti de cette histoire qu'il peut mixer avec un autre roman, "Mountain Man" de Vardis Fisher.

La réalisation doit être confiée à Sam Peckinpah, encore auréolé du succès de "La horde sauvage". C'est tout d'abord Lee Marvin, puis Clint Eastwood, qui doit tenir le rôle de Johnson. Peckinpah et Eastwood ne s'entendant pas, le scénario de Milius est envoyé à Robert Redford. Sydney Pollack n'est alors plus très loin d'entrer dans la danse. Les deux hommes, qui vont donner une tonalité qui leur est propre au film, convainquent la Warner de tourner l'intégralité du film en extérieur pour le budget initialement prévu en studio.

Près de cinquante après sa sortie, la vision de "Jeremiah Johnson" est toujours aussi poignante et saisissante. Tout d'abord par la manière humble de Pollack d'aborder le parcours de Jeremiah Johnson, dont à aucun moment le scénario ne cherche à faire un héros. Juste un homme, horrifié par la guerre, qui pense que la vie dans la montagne au plus près de la nature lui permettra de peut-être donner un nouveau sens à sa vie.

Ensuite, l'absence totale de manichéisme déjà amorcée dans "Les chasseurs de scalps" (le western tourné quatre ans plus tôt avec Burt Lancaster) évite tout discours pesant sur la cause des indiens, qui n'aurait pas de réelle portée dans le contexte apolitique du film. Que cela soit dit une fois pour toutes, l'homme peut être violent, qu'il soit blanc, colon ou indien.

Puis, l'interprétation de Robert Redford, quasiment muette, empreinte d'une sobriété qui ramène Jeremiah Johnson à sa simple condition humaine par son seul regard, meilleur vecteur des émotions qui le traversent. Sans doute l'acteur, ici départi d'une beauté physique qui parfois l'encombre, n'a jamais été aussi convaincant.

Enfin, les images époustouflantes, qui nous rappellent tout ce dont l'homme a la terrible charge de préserver avant qu'il ne soit trop tard. Avec les temps qui s'annoncent, "Jeremiah Johnson" n'est pas près de perdre son statut de chef-d'œuvre.