Menu Fermer

"A most violent year"

titre original "A most violent year"
année de production 2014
réalisation J.C. Chandor
scénario J.C. Chandor
photographie Bradford Young
musique Alex Ebert
interprétation Oscar Isaac, Jessica Chastain

La critique de Didier Koch

En 1981, la ville de New York n'est pas encore passée par l'opération "mains propres" que mènera Rudolph W. Giuliani de 1994 à 2001, pendant son mandat de maire. La corruption, le banditisme, les tensions communautaires et le chômage minent alors les quartiers populaires de la ville. Difficile dans un tel contexte pour un émigré hispanique de tenter de faire prospérer son entreprise de livraison de fuel sans se salir les mains. Si en plus, ledit émigré réussit quelque peu et ambitionne d'accroître son business, les intimidations ne tardent pas à s'intensifier.

C'est exactement le thème qu'a choisi J.C. Chandor pour son troisième film, qui vient après les très remarqués "Margin call", qui traitait de la crise financière de 2008, et "All is lost", qui sondait les capacités de résistance d'un marin expérimenté et âgé (Robert Redford) perdu en plein océan sur son voilier de plaisance. Ici, c'est le fameux rêve américain qui, dans un contexte assez chaotique, ne semble plus pouvoir être porté que par un de ceux qui ont franchi la frontière pour cette seule promesse.

Ce patron pris dans la tourmente, c'est Abel Morales, magnifiquement interprété par un Oscar Isaac très convaincant, qui a sans doute beaucoup regardé les mimiques et la gestuelle d'Al Pacino pour les plaquer à son jeu plus en retenue. J.C. Chandor, un peu idéaliste, dresse le portrait d'un homme qui démontre que des principes de vie solidement ancrés peuvent permettre de ne jamais trop dévier du droit chemin qui, au fond, reste la meilleure boussole qui mène au miroir où l'on peut se regarder sans jamais détourner le regard. Attitude d'autant plus difficile à tenir que l'entourage proche de Moralès, dont sa femme (Jessica Chastain) comptable de la société, mais aussi fille d'un ancien parrain du milieu, l'enjoint à riposter en utilisant les mêmes méthodes expéditives que ses concurrents. Alors que depuis plusieurs mois, ses livreurs sont attaqués et leur fuel subtilisé et qu'une enquête fiscale le rattrape, les banques sont en train de le lâcher pour le financement du rachat d'entrepôts destinés à l'expansion de sa société.

La caméra de Chandor ne quitte pratiquement jamais un Moralès avançant le plus souvent en aveugle face au précipice qui menace de s'ouvrir sous ses pieds chaque jour un peu plus. Il était facile pour le jeune réalisateur de suivre la piste du thriller classique en amenant progressivement son héros à une riposte vengeresse, tous les ingrédients utiles ayant été posés par ses soins dès le départ. Il a préféré observer Moralès marcher sur le mince fil tendu entre la voie de la légalité et celle plus expéditive dictée par les instincts carnassiers qui sommeillent en chacun de nous.

Oscar Isaac, qui a été proposé à Chandor par Jessica Chastain après la défection de Javier Bardem initialement prévu pour le rôle, offre à son réalisateur la prestation la plus juste qui soit, mélange complexe entre sang froid inébranlable, violence contenue, doute permanent, empathie, humilité et détermination sans faille. C'est en effet bien le même homme qui réconforte son livreur braqué à l'hôpital, puis lui refuse peu de temps après une reconversion, le renvoyant sur la route transi de peur. L'homme est fait de contradictions nées le plus souvent de sentiments opposés qui s'affrontent. Maintenir un cap n'est certes jamais facile, mais cela reste la meilleure façon de ne pas se perdre. C'est ce à quoi nous invite à réfléchir J.C. Chandor.

La trajectoire du migrant voulant rester accroché à son rêve s'inscrit dans un New York dont il a fallu reconstituer l'aspect apocalyptique de l'époque et que Bradford Young (le chef opérateur) filme dans des teintes laiteuses, certes dénuées de réalisme (certains critiques l'ont reproché à Chandor), mais tout à fait représentatives de la tonalité de l'intrigue et du brouillard dans lequel avance Moralès. À ses côtés, Jessica Chastain, dans un rôle discret, offre un contre-point tout à fait intéressant.

Le pas de côté de J.C. Chandor a quelquefois été incompris et mal interprété, même si la critique a été globalement assez unanime à saluer le talent d'un réalisateur qui tente de retenir les leçons de ses aînés pour y puiser les moyens de son originalité.