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"Whatever works"

titre original "Whatever works"
année de production 2009
réalisation Woody Allen
scénario Woody Allen
photographie Harris Savides
interprétation Larry David, Patricia Clarkson, Evan Rachel Wood

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

New York retrouve son réalisateur fétiche après une courte période européenne plus sombre que le reste de son œuvre. Woody Allen revient à la comédie en confiant à Larry David le rôle qu'il se réserve d'habitude, celui d'un homme sarcastique, déçu par la vie et impuissant face au temps qui passe. Le metteur en scène a retrouvé l'humour pince-sans-rire et sophistiqué qui a d'emblée donné son identité à son œuvre.

Même si le héros de cette histoire absurde semble plus pitoyable que sympathique, il galvanise malgré lui le spectateur en nourrissant de son intelligence quiconque croise son chemin, comme si le plus amer des hommes pouvait à lui seul faire évoluer le monde entier. Ses crises d'angoisse et sa peur irrépressible de la mort ne trouvent leur consolation que dans cette philosophie : profiter de tout ce que la vie peut offrir d'agréable, tout ce qui adoucit l'existence. C'est cette philosophie qui a raison des pires travers des autres personnages. A leurs certitudes, blocages et raideurs, elle substitue l'accord avec soi-même et la découverte de la saveur du monde. Les parents, réactionnaires, bigots et mesquins, se découvrent une sexualité débridée. Leurs talents artistiques se révèlent et leurs frustrations s'évanouissent. Cette improbable rencontre entre des quasi-ruraux et le prototype de l'intellectuel new-yorkais provoque une charmante ébullition d'optimisme et de joie de vivre.

La critique de Didier Koch

Il fallait bien que Woody Allen repasse par New York après trois films en Angleterre (2) et en Espagne (1), pour voir si cette escapade européenne lui avait permis de retrouver le parfum perdu de "Manhattan" ou d’"Annie Hall". Un parfum à ce point disparu qu’il avait renoncé le plus souvent à apparaître à l’écran. Très prudent, il transmet le talisman à Larry David, comique juif new-yorkais (c’est un minimum !), spécialiste comme lui du stand-up qu’il avait déjà utilisé pour de petits rôles dans "Radio days" (1987) et "New York stories" (1989).

Pour bien marquer sur quelle rive il entend nous faire accoster, Allen commence son film exactement comme il l’avait fait dans "Annie Hall" (1977), Larry David prenant directement le spectateur à partie face à la caméra. Nous sommes prévenus d’emblée, Boris Yellnikoff a raté de peu le Prix Nobel de physique et il ne l’a pas digéré. Sa femme l’ayant plaqué, lui, l’être supérieur, il a décidé de se réfugier dans une misanthropie sans concession dont il abreuve les rares amis qu’il lui reste.

Boris, c’est un peu comme un Alvy Singer ou un Isaac (personnages principaux de respectivement "Annie Hall" et de "Manhattan") uniquement présenté sous sa face sombre et antipathique. Alvy Singer était lui aussi hypocondriaque et un peu prétentieux, voire méprisant pour ses congénères, mais ses doutes perpétuels sur la marche du monde, sa dérision et son obsession sexuelle assumée en faisaient un personnage difficile à détester, car terriblement charismatique. Rien de tout cela chez Boris, scientifique froid et calculateur pour qui tout peut être mis en équation, y compris les sentiments amoureux. On comprend dès lors pourquoi au-delà de l’âge, Woody Allen ne s’est pas risqué à endosser le rôle.

Cette antipathie profonde que dégage le personnage ne crédibilise pas l’arrivée un peu incongrue dans sa vie de la très jeune et très fraîche Mélodie (Evan Rachel Wood). Allen fait ce qu’il peut pour bricoler cet attelage plus qu’improbable, mais malgré tout son savoir-faire, on n’y croit pas vraiment. Le démon de midi qui avait obsédé en son temps Allen au point de lui jouer de vilains tours dans sa vie privée est ici complètement absent, contribuant à amplifier l’aspect un peu bancal de l’histoire. Boris restera globalement ronchon et malotru malgré l’énergie positive que diffuse à haute dose Mélodie.

Le réalisateur un peu brouillon, tout à coup, tente de nous convaincre que l’ours irascible revient progressivement à la vie civilisée à force de voir les êtres autour de lui se libérer de toutes leurs chaînes (la mère de Mélodie convertie au triolisme, son père découvrant son homosexualité à près de soixante ans), mais le trait est tout même gravement forcé pour ceux qui ont été bercés aux dialogues en arabesque du Woody Allen des grandes années. La morale de toute cette démonstration un peu pesante est le « Whatever works » du titre qui revient à dire : « il n’y a pas de mal à se faire du bien ». Un éloge du futile et du provisoire assez étonnant de la part d’un intellectuel comme Allen, pour qui les choses sont d’habitude si compliquées, mais qui est bien obligé de constater au soir de sa vie que, lui aussi, à souvent cédé au « Whatever works », sorte de passeport magique pouvant servir à justifier tous les égarements.

Beaucoup, sans doute un temps désespérés d’avoir perdu le Woody Allen qu'ils chérissaient, ont crié au génie sorti à nouveau de sa boîte grâce à un retour aux sources salutaire. Conseillons-leur de très vite revoir "Annie Hall", "Manhattan" ou "Hannah et ses sœurs".