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"Nocturnal animals"

titre original "Nocturnal animals"
année de production 2016
réalisation Tom Ford
scénario Tom Ford, d'après le roman "Tony and Susan" d'Austin Wright (1993)
photographie Seamus McGarvey
musique Abel Korzeniowski
interprétation Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson, Laura Linney, Michael Sheen, Armie Hammer
récompense Grand prix du jury au festival international du film de Venise 2016

La critique de Citizen Poulpe : cliquer ici.

La critique de Didier Koch

Après une longue et brillante carrière de styliste pour des maisons prestigieuses comme Gucci ou Yves Saint Laurent, Tom Ford aborde à l'aube de la cinquantaine le cinéma via le métier de costumier pour la saga James Bond ("Quantum of solace" en 2008). En 2009, il devient réalisateur avec "A single man" qui lui vaut immédiatement une reconnaissance critique quasi unanime.

Au-delà du sujet de "A single man", c'est bien la marque esthétique qu'imprime Tom Ford à son film qui lui attire un concert de louanges, jugées par certains prématurées voire excessives. Son deuxième essai était donc très attendu pour confirmation. En adaptant "Tony and Susan", un roman d'Austin Wright publié en 1993, Tom Ford continue dans la voie qui semble être la sienne d'un cinéma s'intéressant avant tout à l'amour, et plus particulièrement aux conséquences que peuvent avoir sur les êtres les soubresauts qui souvent le bousculent. La mort de l'être cher dans "A single man", la rupture brutale et incomprise dans "Nocturnal animals".

Tom Ford, qui écrit lui-même ses scénarios, se saisit du roman d'Austin Wright pour offrir une manière plutôt originale d'embrasser tous les sentiments qui peuvent subsister après une rupture devenue ancienne. Des sentiments pouvant varier avec le temps et surtout les circonstances de la vie. Susan (Amy Adams), galeriste de renom, évolue dans l'univers le plus souvent froid et désincarné de l'art contemporain dont Tom Ford, qui l'a bien connu, en expose les excès et les contradictions dans un générique aussi fascinant que dérangeant, où des femmes obèses filmées au ralenti dansent nues comme pour rappeler que la féminité peut aussi s'affirmer par le trop plein, fut-il à la limite de la monstruosité.

Ne trouvant plus de raisons pour avancer dans son métier, ni de réconfort dans une relation conjugale qui s'étiole doucement, sapée par l'adultère à répétition pratiqué par son séduisant mari (Armie Hammer), Susan entre progressivement dans une phase d'introspection apathique. Quand elle reçoit un manuscrit d'Edward, son ancien fiancé (Jake Gyllenhaal), assorti d'une invitation à diner, la jeune femme en proie au doute plonge avec une curiosité empreinte de nostalgie dans ce roman noir dont la trame violente l'amène à croire que l'homme quitté brutalement vingt ans plus tôt pour cause officielle d'un manque d'ambition résultant d'une faiblesse de caractère est encore amoureux d'elle.

Avec brio, Tom Ford parsème le déroulement de l'intrigue sordide du roman des réactions de Susan qui semble rajeunir au fil des pages, comme prête à revenir sur une issue qu'elle-même a ardemment souhaitée. Magnifiquement filmée, la très grande actrice qu'est Amy Adams transcrit avec un minimum d'effets le tourment intérieur de cette femme socialement comblée qui se demande si elle ne s'est pas trompée de vie, peut-être conduite sur le mauvais chemin par une mère autoritaire (Laura Linney). Les couleurs froides de l'introspection et du Los Angeles nocturne (magnifique photographie de Seamus McGarvey) tranchent avec celles, incandescentes, du Texas où se joue le drame d'une famille victime de trois voyous.

Par le jeu facile de la transposition mentale, Susan décode le livre et l'invitation à dîner qui l'accompagne comme la compréhension par Edward des raisons de son départ et une invitation à peine voilée à rouvrir le livre de leur histoire. Mais comme il avait été dit par Edward vingt ans plus tôt, c'est quand l'amour est encore là qu'il ne faut pas abandonner la partie et se donner une seconde chance. Après, l'histoire commune se réécrit à l'encre des aléas de la vie par chacun des protagonistes devenu aveugle de l'autre. Connus sont les faux espoirs que l'on peut parfois placer dans un retour au passé.

Tom Ford a su se saisir d'un sujet vieux comme le monde pour en proposer un traitement dont l'originalité découle beaucoup d'un raffinement esthétique qui trouve une parfaite expression dans le regard pénétrant de Miss Adams, qui rappelle à certains moments celui de Liv Ullmann quand elle était filmée par Ingmar Bergman dans "Persona" (1966).

Un exercice de style captivant, renouvelant quelque peu le drame amoureux, vu par certains comme un peu vain à cause de coutures trop voyantes qui dénoteraient chez Tom Ford un manque de rigueur scénaristique. À chacun de trancher selon sa sensibilité.