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"Margin call"

titre original "Margin call"
année de production 2011
réalisation J.C. Chandor
scénario J.C. Chandor
photographie Frank G. DeMarco
musique Nathan Larson
interprétation Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons, Zachary Quinto, Penn Badgley, Simon Baker, Demi Moore, Stanley Tucci
récompense Grand prix du festival international du film policier de Beaune 2012

Le titre du film

L'appel de marge, ou margin call en anglais, est une alerte émise par un courtier, faisant ainsi savoir à un trader qu’il atteint une certaine limite, notamment au niveau de ses pertes. Lorsqu'un courtier active cet indicateur, le trader est invité à réaliser un versement dans un délai spécifique dans le but d’assurer que la position qu’il aura prise préalablement ouverte puisse être couverte. Le cas échéant, celle-ci devra être fermée et la perte en question devra être compensée.

La critique de Didier Koch

Ancien réalisateur de publicité et fils d'un ancien cadre dirigeant de Merrill Lynch (banque d'investissement américaine), le jeune J.C. Chandor ne pouvait rêver meilleur sujet pour démarrer sa carrière de réalisateur que la crise financière de 2008, qui prit sa dimension planétaire suite à la faillite spectaculaire le 15 septembre de la même année de Lehman Brothers, institution jusqu'alors sacrée du monde des affaires.

Parfaitement au fait du contexte, Chandor écrit lui-même le scénario de "Margin call", qu'il oriente délibérément vers la voie du suspense en plaçant sa caméra dans les étages supérieurs du siège d'une banque d'affaires, la nuit suivant une purge qui a sacrifié sans coup férir plus de 30% du service de gestion des risques. C'est au beau milieu de cette charrette, présentée comme salvatrice et régénératrice selon les préceptes du capitalisme débridé à l'américaine, que le film démarre, permettant à Chandor de présenter une partie des acteurs principaux de la nuit agitée qui va suivre.

Mis sur la piste par son chef de service (Stanley Tucci) avant que celui-ci ne quitte définitivement l'entreprise avec ses cartons entassés dans l'ascenseur, un jeune cadre (Zachary Quinto) va découvrir que la stratégie de la banque concernant les investissements à haut risque ayant généré la crise des subprimes (prêts hypothécaires à risque) l'a fait sortir depuis plusieurs semaines de sa zone de sécurité. Comme le Titanic fonçant sur son iceberg, la banque semble promise à la faillite. Le top management débarque aussitôt avec John Tuld, le PDG (Jeremy Irons) qui arrive par hélicoptère au sommet de la tour.

Chandor s'y entend à merveille pour faire monter la tension en jouant sur l'appréhension des deux jeunes cadres qui devront expliquer au big boss la réalité d'une situation qui semble avoir échappé aux cadres les plus confirmés. À la vue de la saignée sanglante de l'après-midi, Chandor a soigneusement préparé le spectateur à un règlement de comptes brutal et lourd de conséquences. Prenant tout le monde de court, le jeune réalisateur, qui n'a pas froid aux yeux, donne au contraire à voir le spectacle de cadres dirigeants plutôt évanescents, car très éloignés du terrain et peu au fait de la concrétisation de leur décision, n'hésitant pas à se défausser allègrement de leurs responsabilités grassement rémunérées.

Ressort, par les paroles lénifiantes du PDG, un cynisme qui inonde en cascade l'ensemble d'un top management largement rodé à un entre soi, qui veut que chaque cas se règlera au mieux des intérêts bien compris de chacun. La boucherie de l'après-midi vaut pour la piétaille, mais certainement pas pour le cercle restreint des quelques-uns qui n'ont pas pris le soin d'écouter les alertes lancées un an plus tôt. Sam Rogers (Kevin Spacey), le chef du service des risques décapité (sic!), semble un moment ébranlé par cette contradiction qu'il estime sans doute avoir trop longtemps cautionnée. Mais chaque homme à son prix, comme le montrera un J.C. Chandor parfaitement à son affaire qui, de manière tout à fait remarquable, dirigeant de main de maitre un casting de haut vol où se côtoient des profils aussi divers que Demi Moore ou Simon Baker, nous présente un portrait proprement glaçant de ceux qui orchestrent l'économie mondiale.

Démonstration éclatante sans aucun doute, mais dont malheureusement on peut craindre qu'elle ne soit pas suivie d'effet si l'on songe que, cinquante ans plus tôt, Fiedler Cook, avec son formidable et trop méconnu "Patterns", avait déjà dressé un constat tout aussi affligeant des méthodes de management radicales que génère la recherche du profit quand elle est érigée en but ultime des échanges économiques et financiers.

Présenté au festival de Sundance, le film a remporté un succès d'estime qui a permis à J.C. Chandor de continuer de creuser son sillon, ce qu'il a fait en affinant encore sa mise en scène avec "All is lost", mais surtout avec le superbe "A most violent year". Un réalisateur qui semble savoir où il va et comment il y va. On ne peut que s'en réjouir en ces temps où de nombreux réalisateurs transformés en yes men transposent à la chaine les comics, y compris les plus obscurs.