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"Les flics ne dorment pas la nuit"

Le portrait de deux flics associés dans les patrouilles de nuit à L.A.

titre original "The New Centurions"
année de production 1972
réalisation Richard Fleischer
scénario d'après le roman de Joseph Wambaugh
musique Quincy Jones
production Irwin Winkler et Robert Chartoff
interprétation George C. Scott, Stacy Keach, Jane Alexander, Scott Wilson, Erik Estrada, Ed Lauter

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Un portrait honnête, encore que poussé au noir, de la vie quotidienne des policiers de Los Angeles. Beaucoup de violence, mais aussi une certaine tendresse dans cette vision résolument pessimiste.

Le plus grand film sur les flics ? (la critique de Pierre)

Celui-là, ça faisait une quinzaine d'années que je voulais le revoir, et il vient de ressortir dans une petite édition toute cheap en DVD, sans aucune publicité nulle part.

J'affirme que ce film de Richard Fleisher ("20 000 lieux sous les mers", "Les Vikings", "L'étrangleur de Boston") est un très, très grand film.

Le pitch : c'est une chronique de la vie d'une jeune recrue de la police (Stacy Keach) et surtout de ses rapports avec un vieux flic chevronné (George C. Scott).

La perfection est peut-être de ce monde. "Les flics ne dorment pas la nuit", en tout cas, militerait en ce sens. Tout y est si réussi qu'on ne sait plus de quoi parler en premier. Le scénario est brillant (on pense à plein d'autres films, "L.627" de Bertrand Tavernier notamment). En peu de mots, les dialogues expriment beaucoup. Il n'y a aucun moment mélodramatique, mais pourtant beaucoup d'émotion là-dedans. Chronique oblige, les ellipses sont parfaitement maîtrisées et font avancer le scénario avec une aisance confondante. La mise en scène est extrêmement réussie, de la photographie jusqu'au montage. La musique (Quincy Jones) et plus généralement le feeling 70's du film marchent à fond.

Quant aux acteurs... Je ne détaillerai pas la multitude de seconds rôles, mais disons que Stacy Keach est très bon, ça, ok, mais alors George C. Scott est absolument grandiose. Sa composition est tout simplement l'une des plus grandes que j'ai vues. Voir son visage à la 71e minute du film suffira à le prouver à quiconque.

Vous aurez compris que sans "Les flics ne dorment pas la nuit", il n'y aurait ni "Colors", ni "La nuit nous appartient", entre mille autres... En revanche, c'est vraiment un film très triste, mais bon, ça, je n'y peux rien.

Bref, j'engage une quinzaine de fois ma responsabilité sur ce film s'il le faut.

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Richard Fleischer, avec quelques autres comme Robert Wise, Franklin J. Schaffner, Robert Aldrich ou Mark Robson, fait partie des réalisateurs dont la reconnaissance aura été tardive en raison principalement de leur positionnement générationnel. Coincés entre les grands anciens de l'âge d'or d'Hollywood venus pour certains du muet (John Ford, Michael Curtiz, Howard Hawks, Billy Wilder, Raoul Walsh...) et la nouvelle génération biberonnée à l'Actor's Studio (Sidney Lumet, Sydney Pollack, Martin Ritt, Arthur Penn...) qui assurera la transition avec ceux du nouvel Hollywood (Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Brian De Palma...), ils ont dû œuvrer dans le système des studios alors que ceux-ci subissaient les premiers coups de boutoir de la concurrence télévisuelle. Leur formation classique, où les échelons menant jusqu'à la réalisation se gravissaient par l'apprentissage de différents métiers au sein des studios, les a donc préparés à un très grand éclectisme, comme en fera preuve pendant plus de quarante ans Richard Fleischer, fils de Max Fleischer, l'un des pionniers de l'animation, célèbre producteur de Popeye et de Betty Boop.

Rapidement devenu un spécialiste du film de genre, notamment du film noir qui était très en vogue à ses débuts en 1946 ("Bodyguard", "Armored Car Robbery", "L'énigme du Chicago Express"), Fleischer enchaîne westerns, péplums, films de science-fiction, d'aventure et comédies. Cette grande faculté d'adaptation, qui n'a jamais sacrifié la qualité, lui vaudra, comme à Robert Wise, le qualificatif un peu péjoratif de “bon faiseur”. Les critiques, pour définir en tant qu'artiste un réalisateur, aiment en effet trouver dans son œuvre une ligne directrice claire, ce qu'ils ont eu bien du mal à discerner dans la filmographie foisonnante de Richard Fleischer (52 films). Celle-ci est pourtant parsemée de pépites rarement reconnues en leur temps, hormis "L'étrangleur de Boston" en 1968, qui proposait une image à front renversé du rôle de dilettante sympathique que tenait jusque-là Tony Curtis.

En 1972, le réalisateur est un peu au creux de la vague, "Tora! Tora! Tora!" tourné en 1970 ayant été un fiasco financier, faisant suite aux échecs de "Barabbas" (1961) et de "L'extravagant docteur Dolittle" (1967), autres films ambitieux. Il se lance donc dans une série de films à petits budgets, retrouvant ainsi l'énergie de ses débuts. "Les flics ne dorment pas la nuit", sa deuxième collaboration avec George G. Scott ("Les complices de la dernière chance" en 1971), est en réalité la chronique d'une brigade de flics de Los Angeles où se côtoient trois générations.

La description au son du clairon de l'entrainement quasi-militaire des futures recrues ouvre le film. Un incipit qui en dit long sur le décalage entre la théorie et le quotidien beaucoup plus banal et anecdotique qui attend Roy (Stacy Keach), Gus (Scott Wilson) et Sergio (Erik Estrada), trois nouveaux promus débarquant dans un commissariat de Los Angeles, où il sont aussitôt confiés à des plus anciens pour transmission du savoir, des pratiques et des valeurs. Roy, ancien étudiant en droit qui ambitionne de monter rapidement dans la hiérarchie, fait équipe avec Kilvinski (George G. Scott), flic blanchi sous le harnais, pour qui le travail semble tenir lieu de béquille à une vie personnelle en déshérence alors que sonne bientôt l'heure de la retraite.

Le scénario, qui adapte un roman récent de Joseph Wambaugh ("The New Centurions"), écrivain alors encore en poste comme simple policier à L.A., est principalement introspectif, déjouant tous les codes habituels du film policier. Ainsi, pas d'intrigue suivie de bout en bout destinée à valoriser le courage de flics sortant du rang, mais plus prosaïquement la litanie des interventions quotidiennes d'agents chargés de faire régner un semblant d'ordre en jouant le plus souvent un rôle de médiateurs, comme lors d'une intervention relevant de la routine où il leur faut séparer un couple habitué aux explications violentes et alcoolisées en les incitant à jouer la scène du divorce, la main portée sur l'insigne du policier de faction. Dur apprentissage de la réalité pour ces trois jeunes flics, qui découvrent que le danger bien présent est principalement sournois, survenant presque toujours au moment où l'on ne l'attend pas.

C'est ainsi que certains comme Kilvinski se sont édictés leurs propres lois, préceptes de bon sens pour tenter de parvenir sain et sauf à la retraite. Objectif un peu dérisoire de toute une carrière, qui se révèle rarement salvateur pour le policier en bout de course, ayant le plus souvent largué toutes les amarres avant ce stade ultime. C'est donc à la fin de la journée, devant un café, une bière ou un sandwich, que ces hommes, désarmés face à la vacuité de leur mission, prennent ensemble le recul nécessaire pour continuer à accepter de vivre avec la mort qui rôde, comme le leur rappelle chaque matin leur passage obligé dans le couloir où sont accrochés les portraits de leurs frères d'armes tombés dans les rues de la grande cité.

Triste sort en vérité que celui des policiers, dont personne d'autre qu'eux-mêmes ne peut comprendre ce sacerdoce mal rémunéré qui les éloigne de leur famille, amenant les plus faibles à se laisser corrompre pour sortir de cette condition peu valorisante hormis sur les écrans de cinéma. C'est ce vague à l'âme souvent tu que Richard Fleischer rend admirablement dans ce film humaniste, qui constitue sans doute son travail le plus abouti, parvenant à saisir le grand George C. Scott et Stacy Keach dans toute leur fragilité. Humaniste, mais aussi politique, le film se termine par une allusion directe aux émeutes raciales de Watts qui enflammèrent Los Angeles en août 1965, symbole selon Fleischer d'une plaie qui n'est pas prêt de se refermer. On en a malheureusement la confirmation dans l'Amérique du XXIe siècle.

À noter la musique de Quincy Jones.