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"Inside Llewyn Davis"

titre original "Inside Llewyn Davis"
année de production 2013
réalisation Joel Coen et Ethan Coen
scénario Joel Coen et Ethan Coen
photographie Bruno Delbonnel
interprétation Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake, Adam Driver, John Goodman, F. Murray Abraham
récompense Grand prix au festival international du film de Cannes 2013
Les ressources pédagogiques du site Zéro de conduite
♦ Article (critique) : Esthétique de la lose

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Pas facile de se faire une place sur la scène folk dans le Greenwich Village du début des années 60. En 1961 précisément, quand le tout jeune Bob Dylan, lui aussi sur les lieux, se fait repérer lors d'une soirée pour débutants au Gerde's Folk City, qui débouchera sur son premier contrat pour la suite que l'on connait. L'ombre tutélaire du grand Robert Allan Zimmerman, seulement aperçu lors d'un plan furtif, plane sur tout le film, celui-ci commençant et se concluant par cette fameuse soirée qui marque la frontière entre l'artiste de génie et le guitariste besogneux.

Durant la semaine précédant ce rendez-vous de l'histoire, les frères Coen, moins caustiques qu'à l'accoutumée, nous livrent une sorte d'explication de texte de la destinée de Llewyn Davis qui, comme beaucoup de ceux qui touchent à l'art, se rêvent en haut de l'affiche.

Il est certes dur d'admettre que l'on a certes un peu de talent, mais pas celui qu'il faut pour déclencher les passions. C'est ce douloureux apprentissage que doit faire Llewyn qui, entre-temps, empoisonne la vie de tous ceux qui lui viennent en aide. Llewyn, qui navigue dans le milieu juif, a beaucoup d'amis compréhensifs qui lui passent tous ses caprices d'artiste incompris. Ses échecs successifs et l'avis éclairés des directeurs de cabaret ou des patrons de labels l'orientent vers une carrière d'accompagnateur, mais certainement pas de leader, ce qu'il refuse d'entendre. Nous mêmes spectateurs, constatons que le pauvre Llewyn paraît bien insipide à côté des Bob Dylan, Leonard Cohen ou Paul Simon. Idem pour sa musique, qui ne puise dans le folk que ce qu'il a de plus mièvre.

Le portrait du jeune homme brossé par les frères Coen est assez cruel tant celui-ci se montre égoïste et sans scrupule, allant jusqu'à mettre enceinte la femme (Carey Mulligan, toujours aussi délicieusement fragile) d'un de ceux qui l'hébergent quand il débarque à l'improviste après avoir perdu le chat d'un autre couple d'accueil. Au nom de sa quête essentielle (pour lui) mais inaboutie, Llewyn se croit autorisé à toutes les mufleries, les autres pouvant bien se sacrifier au nom du talent infini dont il se croit détenteur. À chaque fois que les Coen le placent devant un choix où il pourrait exprimer son empathie, Llewyn se réfugie dans la facilité et surtout l'égoïsme. Cette technique est très bien illustrée à différentes étapes du film, dans ses face-à-face avec le chat de ses amis, ou avec son substitut qu'il finira par abandonner, puis renverser avec sa voiture.

La thématique avait été déjà développée avec brio et grandiloquence par Miloš Forman dans "Amadeus". Les frères Coen ont choisi de centrer le dilemme sur sa face obscure. Pour se faire, la photographie de Bruno Delbonnel, déjà présent sur le magnifique "Faust" de Sokourov (2011), apporte des tons marrons et froids tout à fait en phase avec l'état d'esprit du parcours frustrant d'un artiste moyen qui apprend douloureusement à rentrer dans le rang.

Le thème du film et son traitement peut donner une sensation de vacuité, et l'on préfère bien sûr les frères Coen de "The Big Lebowski" ou de "Sang pour sang", mais ce seizième film est bien plus concluant que nombre de leurs dernières livraisons.

On notera enfin la prestation tout à fait bluffante d'Oscar Isaac.

Blu-ray et DVD The Criterion Collection
Couverture du American Cinematographer de janvier 2014
Couverture du Film Comment de novembre-décembre 2013
Couverture des Cahiers du Cinéma de novembre 2013