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"Foxcatcher"

titre original "Foxcatcher"
année de production 2014
réalisation Bennett Miller
interprétation Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo, Sienna Miller, Vanessa Redgrave, Anthony Michael Hall
récompense Prix de la mise en scène au festival international du film de Cannes 2014

La critique de Didier Koch

"Foxcatcher" a fait sa petite sensation au festival de Cannes 2014, Bennett Miller ("Truman Capote") décrochant le Prix de la mise en scène. Certains auraient même préféré voir ce film original et audacieux remporter la Palme d’or à la place du très contemplatif "Winter sleep" du turc Nuri Bilge Ceylan.

En s’appuyant sur un fait divers tragique survenu en 1996, Miller dresse le portrait de trois hommes pris dans une relation de domination qui se terminera tragiquement par la mort d’un homme. Aux Jeux olympiques de Los Angeles de 1984, les frères Schultz, Mark et Dave, sont médaillés d’or en lutte. Ce sport très peu médiatique nourrit mal son homme et, comme avant eux les vétérans du Vietnam, les deux frères constatent amèrement que l’Amérique ne les reconnaît pas. Dave l'aîné (Mark Ruffalo), socialement plus adapté, s’inscrit déjà dans une reconversion avec un poste d’entraîneur fédéral en vue. De son côté, Mark (Channing Tatum), anormalement introverti et très dépendant de sa relation avec son aîné, se trouve brutalement en déshérence, alors qu’il doit préparer les championnats du monde devant se dérouler à Clermont-Ferrand.

C’est alors que surgit de nulle part, John Eleuthère du Pont (Steve Carell), richissime héritier de la famille du Pont de Nemours (originaire de France) ayant établi sa fortune au XIXe siècle dans l’armement. Son but, ou plutôt son obsession : remporter en tant que coach des deux frères la médaille d’or aux Jeux de Séoul de 1988. Mark, d’abord attiré seul dans le domaine familial du Delaware transformé en camp d'entraînement, va rapidement tomber sous la dominance tyrannique de John du Pont. La réunion des deux solitudes va produire un mélange aussi bizarre que détonnant et destructeur pour Mark. L’arrivée de son frère ne sauvera rien de l’avenir sportif de Mark, ni de son équilibre psychologique.

Le cercle infernal qui s’est établi, fait de dépendance financière (les deux frères), d’homosexualité refoulée (une relation fugace tenant presque du viol entre du Pont et Mark est suggérée), de frustration (l’incapacité de du Pont à assumer sa lignée prestigieuse et à surmonter l’ascendant d’une mère castratrice) et surtout d’incommunicabilité, va conduire au drame, John du Pont révélant sa nature psychotique par un geste de folie meurtrier.

Miller profite de cette trame romancée à partir d’un fait divers sordide et pathétique pour livrer un triple portrait où ses trois acteurs grimés explorent, à travers une relation complexe, les territoires mouvants conduisant aux frontières ténues de la raison. C’est bien sûr Steve Carell, en contre-emploi total, qui nous surprend le plus, rappelant vaguement par la silhouette qu’il compose, la prestation de Peter Sellers (lui aussi très grimé) dans le très troublant "Bienvenue Mister Chance" en 1979. Tout comme Sellers, Carell sera nommé pour l’Oscar du meilleur acteur.

Simulacre d’adulte encore prisonnier de sa chrysalide de petit garçon, John du Pont cherche en vain la reconnaissance d’une impitoyable mère (Vanessa Redgrave) qui, par ses désaveux, le renvoie en permanence à une descendance inaccessible qui s’affiche sur les portraits qui le toisent aux murs de sa salle de sport, alors qu’il tente d’improviser avec la pire des maladresses une séance de coaching musclée face à une matriarche hémiplégique et impavide. Un rôle sur mesure donc, truffé de scènes oscillant entre le baroque et le terrifiant pour un acteur assez méconnu en France, dont la spécialité est l’humour un peu décalé et potache à la sauce Judd Apatow ("40 ans, toujours puceau", 2005), qui en fait une sorte d’acteur hybride à mi-chemin entre Peter Sellers et Woody Allen.

Channing Tatum, le beau gosse qui monte, adoubé à deux reprises par Steven Soderbergh ("Magic Mike" et "Effets secondaires"), a admirablement profité du maquillage pour habiter ce jeune homme coupé des autres pour ne pas savoir exprimer ses sentiments, et qui ne peut avancer sans l'aide de son frère dont le caractère amène et conciliant n'a pu que fatalement nourrir une jalousie enfouie à force de lui renvoyer en miroir ses troubles émotionnels. Mark Ruffalo, parfait, caché derrière sa barbe, incarne ce frère dont l'amour protecteur finira par se retourner contre lui.

Le feu couve sous la braise, et la confrontation stérile des deux mutismes de John du Pont et Mark Schultz va en provoquer l'embrasement. On assiste, impuissant, fasciné et troublé, à cette tragédie en trois actes dirigée de main de maître par un cinéaste très parcimonieux de son art (trois films en dix ans), qui semble nager très à son aise dans les méandres parfois labyrinthiques de la psyché humaine et qui s'avère, en sus, un remarquable directeur d'acteurs.