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"Au cœur de l'océan"

Au cœur du navet

titre original "In the heart of the sea"
année de production 2015
réalisation Ron Howard
interprétation Chris Hemsworth, Benjamin Walker, Cillian Murphy, Tom Holland, Brendan Gleeson

La critique de Sébastien Miguel

Commande boursouflée. Après le formidable "Rush" (son meilleur film), Ron Howard revient à la routine mercantile.

Mise en scène accumulant les mouvements à la Steadicam, les fonds verts, les plans rapides montés à la ‘sauce épileptique’ (dont certains inserts anamorphosés totalement gratuits).

On retiendra aussi un scénario simpliste rempli d’horribles clichés : le prolo musclé et le méchant nanti qui deviendront copains dans la tourmente, les souvenirs du novice comme fil narratif…

Un gros truc indigeste avec, en prime, un passage hors sujet sur une île d’anthropophages, le massacre des baleines étant montré pour ce qu’il n’est pas : un combat viril entre l’homme et la nature… alors qu’il ne s’agit que de l’assassinat atroce d’animaux magnifiques et inoffensifs.

Une qualité tout de même : le pensum d’Howard donne une furieuse envie de revoir "Moby Dick", le magnifique chef-d’œuvre de John Huston !

La critique de Didier Koch

Les films de Ron Howard, s'ils n'ont jamais été des chefs-d'œuvre, ne sont jamais non plus inintéressants, trouvant souvent leur public. C'est cette voie moyenne sans grande folie qui permet au réalisateur, autrefois acteur de second plan sans grande envergure, d'avoir les faveurs des producteurs hollywoodiens, toujours un peu frileux quand il s'agit de manier des budgets colossaux.

Cette revisite du mythe de Moby Dick via le fait divers (le naufrage du baleinier l'Essex en 1820) aux origines du livre le plus célèbre d'Herman Melville, symbole de la soif de conquête inextinguible de l'homme, est une voie détournée pour s'attaquer au mythe par une face moins abrupte, sachant que le grand John Huston, lui-même aventurier devant l'éternel, s'y était un peu cassé les dents sans toutefois démériter. Il faut dire que le propos du roman exalté et jusqu'au-boutiste n'est sans doute plus de mise en cette période où l'homme, mis devant le fait accompli, culpabilise enfin face aux ravages qu'il inflige tous les jours à son environnement.

Le scénario, inspiré du roman de Nathaniel Philbrick paru en 2000 narrant les faits ayant inspiré Melville, offre une voie moyenne tout à fait dans les cordes de Ron Howard, qui n'est jamais aussi bon que dans la recherche de l'équilibre et du compromis. Certes, l'homme du XIXe siècle chassait la baleine, mais il n'avait pas encore le pétrole pour se chauffer ou s'éclairer (cela ne l'a d'ailleurs pas empêché de continuer le massacre une fois l'exploitation de l'or noir entamée). Une excuse qui, bien sûr, ne tient plus de nos jours.

Tentant parfois naïvement d'édicter une règle de bonne conduite à travers les leçons à tirer des excès des générations anciennes, le scénario, habilement construit mais aussi un peu racoleur, permet à Howard de proposer une synthèse référentielle de trois évènements tragiques mémorables du début du XIXe siècle. La révolte à bord du Bounty (1788), tout d'abord, dont trois films hollywoodiens célèbres se sont emparés pour magnifier le combat d'influence homérique entre le capitaine Bligh et le lieutenant Christian Fletcher. Le naufrage de la Méduse (1816), ensuite, immortalisé par le tableau de Théodore Géricault. Et enfin, le naufrage de l'Essex en 1820, percuté par un cachalot, qui s'était lui aussi terminé en cannibalisme.

Chris Helsworth, qu'Howard connaît bien pour l'avoir glissé dans la peau du pilote de Formule 1 James Hunt ("Rush" en 2013), rival de Niki Lauda, nouveau héros charismatique des films d'heroic fantasy ("Thor", "Blanche-Neige et le Chasseur", "Avengers"), incarne à lui seul la quête de rédemption de l'homme qui, dans un combat final pathétique, peut lire dans l'œil torve de la grande baleine blanche qui le contemple tout le mal injustement perpétré au règne animal qui est aussi le sien.

Un parti pris sans doute un peu mièvre pour certains, qui ne donne pas la place centrale au monstre blanc Moby Dick, qui ne trouvait sa force symbolique qu'attaché au capitaine Achab venu le retrouver, assoiffé de vengeance après lui avoir laissé sa jambe.

Reste une composition tout à fait honorable, relativement sobre dans son traitement, aux effets spéciaux complètement maîtrisés et à la photographie magnifique (Anthony Dod Mantle, chef opérateur récurrent de Danny Boyle et Lars Von Trier), qui offre des vues de ports inspirées des plus grands peintres de marine (Joseph Vernet, Gustave Courbet ou Ivan Aïvazovski).

À la vision de ce travail honnête, on peut tout de même regretter le petit manque de folie de Ron Howard qui le laisse en marge des plus grands.