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"Adaptation."

titre original "Adaptation."
année de production 2002
réalisation Spike Jonze
scénario Charlie Kaufman et Donald Kaufman
interprétation Nicolas Cage, Meryl Streep, Chris Cooper, Tilda Swinton, Curtis Hanson
récompense Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour Chris Cooper

La critique de Didier Koch

Charlie Kaufman est un scénariste brillant à l'imagination débridée et spécialiste de mises en abyme souvent déroutantes. Pas étonnant, dès lors, que ses principales collaborations se soient construites avec deux réalisateurs aussi déjantés que lui, Spike Jonze ("Dans la peau de John Malkovich", "Adaptation.")  et Michel Gondry ("Human nature", "Eternal sunshine of the spotless mind").

"Adaptation.", qui porte bien son nom, nous plonge dans les affres de la création ou plutôt de l'adaptation, mission première du scénariste de studio. Sur le même thème, deux autres iconoclastes, les biens nommés frères Coen, avaient donné en 1991, avec "Barton Fink", leur vision apocalyptique de la souffrance du scénariste à la tâche.

En se dédoublant, Charlie Kaufman se plonge lui-même au cœur de l'intrigue juste après la sortie de "Dans la peau de John Malkovich" quand le studio lui demande une adaptation du best seller de Susan Orlean, "Le voleur d'orchidées". Par un entrelacs magistralement orchestré qui nous emmène à plusieurs reprises sur de fausses pistes, Kaufman livre un portrait assez peu flatteur du scénariste hollywoodien, obligé de naviguer en permanence entre les exigences de spectaculaire émanant des studios et ses ambitions artistiques qui voudraient que l'auteur soit respecté dans la vision séminale de son œuvre.

L'idée du dédoublement nous montre de manière drolatique comment les deux hémisphères du cerveau de Kaufman parviennent à s'arranger pour lui conserver sa singularité, tout en lui faisant abandonner un peu de son intégrité pour satisfaire les commanditaires. Donald, le jumeau, mauvaise conscience mercantile de Charlie entre réellement en scène quand ce dernier, pris par les délais à force d'avoir tergiversé, comprend qu'il va devoir faire donner la cavalerie pour fournir son lot d'émotions au public.

C'est alors qu'arrive la fin complètement jouissive du film, qui nous emmène loin des considérations ésotériques de Charlie sur le sens caché des espèces rares d'orchidées en relation avec la création du monde ou le sens de sa propre présence sur terre. Car, en plus de devoir se coltiner avec l'œuvre de Susan Orlean, le pauvre Charlie doit surmonter une inhibition maladive qui le handicape foutrement dans son processus créatif. A côté de Charlie, le Woody Allen hypocondriaque d"Hannah et ses sœurs" passerait presque pour un monstre de confiance en soi.

Pour dépeindre le malaise existentiel du pauvre scénariste, engoncé dans un onanisme frénétique, Jonze n'y va pas par quatre chemins, demandant à Nicolas Cage d'en faire des tonnes dans le mauvais goût et la maladresse. Ça tombe bien, l'acteur au meilleur de sa forme adore ça, montrant à ses détracteurs qu'il est avant tout un acteur consistant qui certes s'égare parfois dans des navets alimentaires, mais qui jamais ne se départit de sa sincérité. C'est d'ailleurs pour ça qu'on l'aime.

Spike Jonze et Charlie Kaufman ont une seconde fois uni leurs talents pour nous faire vivre de manière virtuose, drôle et virevoltante les tourments du scénariste hollywoodien trop souvent négligé par ses pairs. Le grand Billy Wilder, en son temps, lui-même scénariste avant de devenir le réalisateur que l'on connait, avait ouvert son chef-d'œuvre "Boulevard du crépuscule" avec le cadavre flottant dans la piscine d'une star oubliée, d'un jeune  scénariste un peu trop cupide. On voit que le sujet n'a pas finit de venir hanter sous toutes ses formes les réalisateurs de la Mecque du cinéma qui, eux, savent parfaitement ce qu'ils doivent à ces stakhanovistes, cracheurs de lignes.

Le film, phagocyté par la présence écrasante de Cage alias Kaufman brothers, laisse peu de place aux personnages secondaires joués par un Chris Cooper hilarant en chasseur d'orchidées édenté et par une Meryl Streep assez discrète en romancière évanescente.

Du grand art, qui nous donne la folle impression d'assister en direct à la création du scénario du film qu'on est en train de voir. La moindre des choses pour Kaufman, après nous avoir plongés dans  le cerveau de John Malkovich, était de nous offrir un accès direct à ses neurones en mouvement.