Menu Fermer

"The Immigrant"

titre original "The Immigrant"
année de production 2013
réalisation James Gray
scénario James Gray
photographie Darius Khondji
interprétation Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner

La critique de Sébastien Miguel

New York, début du XXe. Ruelles grouillantes, décors exigus, photo sombre et ocre de Darius Khondji.

Deux orphelines (comme chez Griffith) victimes du destin. Ewa, polonaise survivante des pogroms, va s’avilir afin de sauver sa sœur tuberculeuse des geôles d’Ellis Island.

Lorsqu’elle s’abandonne et s’effondre de chagrin dans une église (aux sons du bouleversant Funeral Canticle de John Tavener), James Gray filme Marion Cotillard (sublime et incandescente) comme une héroïne de tragédie. La beauté à l'état pur. Comme Griffith filmait Lilian Gish dans l’ancien temps. Plus Ewa s'abaisse pour Bruno le proxénète, plus elle se purifie, plus elle s'élève. Rongée par la faute et le remords, elle devient, par sa douceur sans limite et sa résistance face à l’infamie, source d'espoir.

Dans un split screen naturel, citant le Moonfleet de Lang, Gray abandonne ses personnages lors du final. Son héroïne dostoïevskienne vogue, avec sa fragile sœur, vers la liberté, tandis que Bruno retourne dans les ténèbres, non sans avoir découvert le sacrifice et le don de soi.

À force de volonté et de foi inaltérable, la lumière effacera le mal.

Un chef-d’œuvre intemporel.

La critique de Didier Koch

James Gray est petit-fils d'immigrés russes, et cette descendance imprègne toute son œuvre depuis "Little Odessa" (1994). Il n'est donc pas étonnant de le voir, pour son cinquième film, immerger sa caméra dans Ellis Island, le point de passage obligé où ses grands-parents ont débarqué à New York dans les années 1920.

L'idée du film lui est venue après avoir assisté avec sa femme à une représentation de "Suor Angelica" de Puccini. Ce drame de l'immigration nous ramène près d'un siècle en arrière, au temps où le grand D. W. Griffith, maître incontesté de la première heure du cinéma muet américain, donnait des rôles tragiques sur mesure aux femmes-enfants qu'étaient Marie Pickford et Lilian Gish.

C'est incontestablement dans le même esprit esthétique rénové que Gray place son propos. La môme Cotillard était sans aucun doute la candidate idéale pour donner vie à Eva, jeune silésienne débarquée avec sa cadette phtisique Magda aussitôt transférée dans un hôpital de transit qui, en terre hostile, va connaître les affres de la prostitution pour continuer à espérer éviter à sa sœur le retour fatal en Pologne.

Bien sûr, toute la faune des trafiquants et escrocs de tous poils macère dans les quartiers populaires de New York pour espérer tirer profit de cette population sans repère et le plus souvent sans éducation. Eva, qui est tombée dans les griffes de Bruno, un gigolo à la petite semaine joué par Joaquin Phoenix, le fidèle compagnon de Gray, et qui verra sa famille sur place se retourner contre elle, fera face à l'adversité sans jamais perdre une once de cette pureté virginale qui finira par rendre amoureux Bruno et Orlando son cousin (Jeremy Renner) qui s'engageront dans une rivalité mortelle.

L'histoire aux accents très prononcés de mélodrame rappelle sans aucun doute les livrets d'opéra qui ont inspiré Gray et permet à Marion Cotillard de rendre hommage avec celui-ci à un cinéma disparu où les images et le jeu des acteurs comblaient le déficit de dialogues. Décidément, ces derniers temps, les Frenchies venus tenter leur chance à Hollywood permettent à la Mecque du cinéma de se pencher sur sa glorieuse genèse (Jean Dujardin oscarisé pour "The Artist").

La reconstitution d'époque est particulièrement soignée grâce aux effets spéciaux très sobrement maîtrisés par Darius Khondji, même si on ne peut s'empêcher de penser que toute cette magnificence visuelle enlève un peu de véracité à ce drame.