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"Safe"

titre original "Safe"
année de production 1995
réalisation Todd Haynes
scénario Todd Haynes
interprétation Julianne Moore

La critique de Didier Koch

"Safe", film de jeunesse de Todd Haynes, cinéaste rare, dresse le constat amer de la place faite à la femme au sein de la société bourgeoise américaine dans les banlieues chics en bordure des mégapoles où, tous les jours, le mari aimant va gagner de quoi rembourser les traites du ménage pendant que madame s'occupe à l'aménagement intérieur du foyer et à discourir sans fin sur les vertus de la dernière crème amincissante.

Le sujet a déjà été largement traité par le cinéma américain à travers sa vision constamment revisitée de l'époque prétendue dorée de l'expansion du consumérisme effréné qui régit désormais l'ensemble de nos sociétés occidentales, s'attaquant à l'heure de la mondialisation aux vastes territoires à défricher des fameuses BRICS *. "Mad men", la série qui fait fureur en ces années 2010, n'oublie pas d'inscrire cette donnée en toile de fond de son portrait du monde de la publicité des années 60.

Ce thème récurrent montre comment le capitalisme a tenté de faire de la femme son meilleur vecteur d'épanouissement au prix de son maintien sous le joug de la domination masculine. Les variantes les plus extrêmes ont parfois été proposées par les réalisateurs hollywoodiens : tonitruante et décapante par l'iconoclaste John Waters avec "Serial mother" (1994), fantastique et prophétique par Bryan Forbes avec "Les femmes de Stepford", ou encore désabusée par Paul Newman dans "L'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites".

Haynes s'attarde, lui, sur la langueur progressive qui envahit une jeune femme jusqu'à la conduire dans les bras d'une secte new age désignant la pollution comme source de toutes les souffrances humaines. Haynes aborde là une autre préoccupation de la société américaine, très perméable aux charlatans de tous poils, qui surfent sur les ratés de l'adaptabilité humaine au progrès pour offrir tout un arsenal de solutions miracles à des âmes en détresse.

La force du film est de nous faire ressentir au plus intime, à travers le visage alternativement impassible et effrayé de Julianne Moore, l'irrésistible appel de la folie qui s'empare d'un esprit sans doute initialement instable. L'alchimie entre le réalisateur et sa comédienne teinte le film d'une froideur qui, par moments, fait froid dans le dos. Les deux se retrouveront sept ans plus tard pour ce qui demeure, à ce jour, le chef-d'œuvre de Haynes : "Loin du paradis", hommage flamboyant au cinéma de Douglas Sirk.

* BRICS est l'acronyme anglais désignant un groupe de cinq pays qui se réunissent en sommets annuels : le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud (en anglais : Brazil, Russia, India, China, South Africa). Avant l'ajout de ce dernier pays en 2011, le groupe était appelé BRIC. Rarement utilisés, les équivalents français de cet acronyme sont l’ABRIC (Afrique du Sud, Brésil, Russie, Inde, Chine), BRASIC ou encore BRICA.