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"Room"

titre original "Room"
année de production 2015
réalisation Lenny Abrahamson
scénario Emma Donoghue, d'après son propre roman
interprétation Brie Larson, Joan Allen, William H. Macy
récompenses Oscar de la meilleure actrice pour Brie Larson

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Certains faits divers horribles frappent l'imagination plus que d'autres. Les séquestrations au long cours perpétrées sur les enfants d'une famille, ou le plus souvent sur une jeune fille kidnappée dans la rue, sont, en raison du nombre d'années où elles restent ignorées du voisinage le plus proche, incompréhensibles pour tout esprit cartésien. C'est d'Autriche, avec les affaires Kampusch et Fritzl, que sont venus ces dernières années les cas les plus médiatiques. L'écrivaine irlandaise Emma Donoghue s'est largement inspirée de ces deux affaires pour écrire son roman "Room" paru en 2010, qu'elle avait concomitamment transcrit en scénario afin qu'il soit porté à l'écran. Son compatriote réalisateur Lenny Abrahamson, commençant à avoir une reconnaissance nationale depuis "Garage" (2007), avait  lu le roman, puis envoyé à Miss Donoghue une lettre enflammée relatant la forte impression qu'il avait ressentie.

Après leur rencontre, les choses se mirent rapidement en route pour aboutir à ce film aussi bouleversant que surprenant, qui rapportera à un Oscar à Brie Larson, l'interprète de Joy, la jeune femme enfermée dans une cabane jardin depuis sept ans. Violée régulièrement par son ravisseur, Joy n'est plus seule, l'éducation d'un fils lui incombant désormais à l'intérieur de l'espace restreint qui lui tient lieu tout à la fois de cuisine, de chambre à coucher et de salle de bains. C'est exactement le jour où le petit Jack (Jacob Tremblay) fête ses cinq ans que Lenny Abrahamson nous invite à entrer dans le film et, par la même, à pénétrer en douceur dans l'intimité de la mère et de son fils.

En préambule a été évoquée l'impossibilité à envisager l'organisation de la survie sur une durée aussi longue et sans aucun contact extérieur. C'est ce côté du voile qu'Emma Donoghue et Lenny Abrahamson ont choisi de lever plutôt que de broder de manière plus conventionnelle autour de la personnalité malade du ravisseur qui ne tiendra dans le film qu'une place mineure. L'inimaginable prend alors forme concrète et, avec lui, l'adage qui dit que "partout la vie reprend ses droits". Un premier paradoxe douloureux s'impose progressivement au spectateur, bien obligé d'admettre que cet enfant né de la violence est sans doute la meilleure chose qui soit arrivée à Joy à travers cette nouvelle responsabilité l'obligeant à se projeter au-delà d'elle-même.

C'est alors l'appréhension du monde par le petit Jack qui devient le thème central de la première moitié du film. La liberté ne manque que lorsque l'on en est privé.  Jack ne connait pas ce problème, sa mère ayant précautionneusement construit pour lui une explication du monde à la dimension des 15 m² où ils évoluent. Une première partie particulièrement émouvante, qui prend le chemin du conte pour rappeler que l'amour d'une mère, s'il est bien orienté, peut faire des miracles.

La seconde partie, qui s'intéresse à la vie après la séquestration, confronte Joy et Jack à un monde qu'ils ne connaissent plus ou pas. Là encore, débarrassé de tout l'aspect judiciaire et policier (on ne verra plus le tortionnaire), le récit balaye sans pathos et avec justesse l'essentiel des aspects du problème. L'adaptation de la relation entre la mère et son fils dans un nouveau contexte, les réactions divergentes des parents de Joy qui ont du apprendre à vivre avec ce trou béant qui a fracturé leur couple, et surtout pour Jacob apprendre à se passer du cocon où il n'avait à partager sa mère avec personne.

Plusieurs scènes parfaitement justes illustrent les thématiques évoquées sans que jamais aucun jugement de valeur ne viennent entacher l'émotion qui étreint les personnages magnifiquement interprétés par Brie Larson, mais aussi par le tout jeune Jacob, émule lointaine de l'inoubliable  Jackie Coogan, compagnon d'infortune de Charlot dans "The Kid" en 1921. Quant aux vieux briscards que sont désormais William H. Macy, Tom McCamus et Joan Allen, ils n'ont pas eu à forcer leur talent pour être au diapason de cette histoire qui touche au cœur autant qu'à la raison.

Parfaitement maîtrisé, "Room" apporte la preuve qu'après plus de cent ans d'existence, le cinéma est encore capable de surprendre.