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"Nebraska"

titre original "Nebraska"
année de production 2013
réalisation Alexander Payne
scénario Bob Nelson
photographie Phedon Papamichael
interprétation Bruce Dern, Will Forte, Stacy Keach
récompense Prix d'interprétation masculine pour Bruce Dern au festival international du film de Cannes 2013

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Alexander Payne est devenu l'un des chouchous du cinéma indépendant américain, au grand dam de certains de ses détracteurs, qui l’accusent d’en faire recette sans une once de sincérité, allant même jusqu’à faire preuve d’une certaine condescendance pour les milieux qu’il dépeint. Il est sûr que, vu sous cet angle, "Nebraska" peut paraître comme une enfilade de scènes à la limite du sordide, tellement la vision que donne Payne des habitants du Nebraska profond peut laisser l’impression de zombies décérébrés absorbant passivement le flot télévisuel affalés sur leur canapé, ou déambulant comme des âmes en peine dans les rues désertifiées de petites villes devenues fantômes. On peut, certes, y voir un mépris hautain de la part du réalisateur pour ces pauvres bougres, qui n’ont pas su tout au long de leurs misérables vies sauter dans le train de l’American way of life, qui tend les bras à ceux qui osent, mais aussi un lucide et amer constat sur un système qui laisse derrière lui ceux qui, après avoir bravement servi, ne sont plus jugés utiles, car c’est ailleurs que chez eux désormais que se joue la partie.

Le recours au noir et blanc, qui n’est pas sans rappeler "Les raisins de la colère" (1940) de John Ford, autre film avec en toile de fond une crise économique, montre que les habitants du Nebraska sont restés figés dans leur passé parce que leur pays n’a pas voulu leur offrir un avenir. On n'est décidément rien aux États-Unis quand on n’est pas riche ou que l’on ne participe plus activement à la prospérité du capitalisme. Mais tout espoir n'est pas perdu, car chez l'oncle Sam, tout reste possible. Il suffira d’un gisement de gaz de schiste pour que la petite cité endormie retrouve tout son lustre et les affairistes de tous poils à ses portes.

L’engourdissement a ici frappé toutes les générations. Si Woody Grant (Bruce Dern) n’a plus assez de neurones à sa disposition pour comprendre qu’un jeu publicitaire émanant d’un éditeur style Reader’s Digest ne peut lui offrir un million de dollars, son fils David (Will Forte), qui végète dans un magasin d’électronique tournant au ralenti, a tout son temps pour l’accompagner dans son périple régressif jusqu'à sa ville natale. Payne montre sans fard les endroits les plus reculés de son pays, et c’est sans doute ce qui peut heurter, tant le message politique ou social du réalisateur ne s’appuie pas sur une dramaturgie prompte à réveiller les consciences comme autrefois les De Sica ou Rossellini, pères du néo-réalisme italien. Il s’agit tout simplement de la réalité quotidienne de ces laissés pour compte, chez qui le retour au pays d’un ancien, parti jeune tenter sa chance dans le Montana, provoque une vaguelette d’admiration, un relent de souvenirs enfouis et une résurgence de vieilles dettes en souffrance.

Mais "Nebraska" parle aussi de la quête d’un fils au milieu du gué, qui cherche à comprendre à travers ce court voyage dans le passé paternel, d’où il vient et quelle peut être sa filiation avec ce père alcoolique qu’il n’a pas presque pas connu. Le road movie est un genre cinématographique typiquement américain, dont Payne se revendique, mais son film, qui se veut une épure, n'emprunte pas les chemins habituels, n'offrant au spectateur aucune des étapes bizarres ou cocasses qui jalonnent en général l'exercice. Il faut donc faire un effort pour accepter les images à la fois abruptes et banales que nous sert Alexander Payne, qui livre ici son film le plus réaliste et le plus désenchanté.

Bruce Dern ne pouvait trouver meilleure récompense en fin de carrière pour corriger la malédiction qui lui est tombée dessus en début de carrière, le jour où, dans le western de Mark Rydell "The Cowboys", il devint le seul acteur à avoir tué John Wayne à l'écran. Bad guy à vie, ça vous marque un homme.