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"Gosford Park"

titre original "Gosford Park"
année de production 2001
réalisation Robert Altman
scénario Julian Fellowes
interprétation Maggie Smith, Kristin Scott Thomas, Kelly Macdonald, Clive Owen, Helen Mirren,
Emily Watson, Derek Jacobi
récompense Oscar du meilleur scénario original

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Le film s'ouvre sur la campagne anglaise noyée par la brume et la pluie. La mise en scène, tout aussi brillante qu'inventive, nous achemine vers une intrigue retorse où se déclare la noirceur d'âme de certains personnages, tandis que d'autres nous émeuvent par leur abnégation et leur tendresse refoulées. "Gosford Park" est le grand film qu'on attendait de Robert Altman. Qu'il en soit remercié, comme peuvent l'être ses merveilleux comédiens, avec une mention toute spéciale à Maggie Smith ainsi qu'à Kelly Macdonald. Sans oublier la plaisante musique de Patrick Doyle, en harmonie avec les superbes images d'Andrew Dunn.

La critique de Didier Koch

"Gosford Park" est sans doute la dernière œuvre importante de Robert Altman qui, à près de 76 ans et plus de trente films derrière lui, montre que le cinéaste parfois un peu brouillon qu’on lui reprochait d’être, était capable d’une totale maîtrise de son art.

Rarement, en effet, l’œil du cinéaste aura été aussi avisé et incisif, ne laissant rien au hasard dans cette histoire concoctée avec Julian Fellows auteur britannique (spécialiste de l’époque "édouardienne" de la société anglaise), qui derrière une intrigue policière dans l’esprit cher à Agatha Christie, décortique les relations entremêlées entre maîtres et domestiques encore de mise en 1932.

La partie de chasse qui s’organise dans ce château tenu par un despote (formidable Michael Gambon) avec sa multitude d’invités de tous rangs venus pour la plupart « taper » le richissime maître des lieux, est une occasion de plus pour Altman de dessiner ces portraits de groupe qu’il affectionnait tant. Une personne de bonne famille se déplaçant sans domestique est quelque chose d’impensable à cette époque et c’est presque honteuse qu’une invitée avoue à la vénérable mais aussi impitoyable Comtesse de Trenham (Maggie Smith succulente) qu’elle n’a plus les moyens d’une telle charge.

C’est donc un ballet étourdissant mais virtuose que nous offre Altman où, malgré l’immensité de la bâtisse et la répartition clairement établie des deux castes sur différents étages, il nous semble que rien de ce qui se passe en haut ne peut être ignoré en bas. La confusion est en premier entretenue par les maîtres eux-mêmes, qui demandent à leurs domestiques de changer leur patronyme pour l’occasion en adoptant à des fins pratiques celui de leur employeur. C’est le tour de force du scénario, tout en nous distrayant, de nous montrer, au-delà du mépris presque inconscient de cette classe privilégiée pour ceux qui la servent, que le rapport de force n’est pas si déséquilibré qu’on voudrait bien le croire.

N’ayant aucune vie privée car étant au service de jour comme de nuit, ces gens de maison finissent par s’identifier à la vie de leur maître, avec cet avantage de pouvoir traîner leurs oreilles où et quand il le faut. C’est donc une mine d’informations qui est drainée au quotidien, qu’il leur revient d’utiliser judicieusement pour améliorer leur sort à travers un statut de confident indispensable. Ce jeu relationnel captivant, dont Altman se délecte, et nous avec lui, ne peut faire oublier, on l’a déjà dit, le mépris qui revient au galop dès qu’une initiative est jugée malheureuse ou inconvenante, ni la faculté de la communauté mâle des dominants à considérer que la moindre des politesses est d’user à sa guise des charmes ancillaires.

Altman et Fellows n’ont bien sûr rien caché des pratiques délétères récurrentes qui s’installent fatalement avec le pouvoir trop grand que délivre une domination sociale trop marquée. L’ensemble est magnifiquement filmé par Altman qui, toujours iconoclaste, a volontairement choisi de laisser un peu derrière lui l’intrigue policière, jugeant sans doute que d’autres avant lui, comme Sidney Lumet ("Le crime de l’Orient Express") ou Guy Hamilton ("Le miroir se brisa" en 1980, "Meurtre au soleil" en 1982), avaient correctement exploré le genre.

L’aura d’Altman revenue à son maximum à ce stade de sa carrière et depuis le succès critique de "Short cuts" (1993), attira à lui sans problème une pluie de stars anglaises, dont un Alan Bates sur le retour, ravies d’endosser les costumes d’époques et d’être dirigées par le maître.