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"Fair Game"

titre original "Fair Game"
année de production 1995
réalisation Andrew Sipes
interprétation William Baldwin, Cindy Crawford, Salma Hayek
Nanarland, le site des mauvais films sympathiques
La chronique de la rédaction

La critique de Sébastien Miguel pour Plans Américains

À Pierre Arbus

Le premier atout de l’œuvre, c’est le temps, c’est l’odeur du torse de William Baldwin... Le trait qui s’anime, la balle qui perfore, les maisons qui explosent, le long des chaînes d’inventions que forgent les apprentis à l’orée d’une vénération qui les conduira peu à peu à la maîtrise du faire créateur.

L’Atelier, c’est le lieu de toutes les peines, celui du bonheur éphémère d’un fragment réussi, d’une page bouclée, d’un phrasé qui s’anime jusqu’au retour de la conscience critique, rupture de toutes les grâces, que les plus incertains n’auront même pas le privilège de connaître à nouveau !

Il faut passer à l’Atelier. Que l’on soit artiste solitaire, peintre des mansardes, super flic poilu, ou cinéaste de blockbuster, ou que la création suscite, seule, une jouissance d’esthète que d’aucuns ont fait métier de conter, c’est à l’atelier que le labeur de l’artiste s’écoule des fronts enflammés, en grosses gouttes sur les visages déformés des immondes bolcheviks ex du KGB comme Steven Berkoff.

C’est là, dans les intérieurs visqueux de ce laboratoire de la Méthode, où la claustration volontaire s’habille, tantôt d’une ivresse du contentement de soi, tantôt de l’angoisse pénétrante des ratures ou de la panne, feuille noircie, puis déchirée, image barbouillée, mercenaires, voire haïs, c’est là le centre de cette genèse organique, de la fornication des excès accumulés d’un corps sensible au monde comme celui de Cindy Crawford, toujours prêt à vomir, si le goût en est aigre ou amer, cet amas de chair qui, sortant de l’Atelier, aura peut-être nom d’œuvre, d’ébauche, d’esquisse, absolue, maîtresse, ou innommable daube.

Que d’artistes confrontés de leur plein gré au chaos de l’Atelier ! « Délire géologique » que Joel Silver avait toujours en tête lors des visionnages de Commando, désordre intérieur d’un imaginaire de la persécution, de Bay à Berg, de Mark Lester à Max Pecas, aux cinéastes de la résistance et du détournement (on ferait ici un inventaire infini des créateurs éprouvés par des circonstances extérieures objectives, ou/et par les éclats entretenus d’obsessions paranoïaques), mysticisme inquiet scrupule documentaire faisant de l’artiste un militant, tout autant qu’un inventeur de réel…

L’Atelier de l’artiste, qu’il soit indistinctement d’écrivain ou de prof de fitness comme Cindy, de peintre, de musicien, d’acteur comme Cindy, de plasticien, de photographe, de cinéaste, passe la seule topologie d’un espace réservé et intime. Il ouvre également sur une disposition mentale complexe dont l’imaginaire rétablit incessamment le foisonnement, que sont ces références stratifiées ensevelies par la poussière d’un oubli remédiable.

Intrusion dans le microcosme bruyant et aveuglant de l’œuvre en train de s’élaborer, où l’artiste découpe, comme dans un millefeuille, des fragments éparpillés dont il faut inventer la cohérence, pour les incorporer au continuum de l’œuvre à venir, ce "Fair Game" évidemment inaccompli déploie une pratique momentanée de l’Atelier, où les allées et venues de William Baldwin et de son feu finiront bien par corroborer l’intégration, par l’histoire, de l’œuvre de toute une vie.