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"The Lighthouse"

titre original "The Lighthouse"
année de production 2019
réalisation Robert Eggers
scénario Robert Eggers et Max Eggers
photographie Jarin Blaschke
musique Mark Korven
interprétation Robert Pattinson, Willem Dafoe
récompense Prix du jury au festival du film américain de Deauville 2019

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Robert Eggers, jeune réalisateur américain, a, dès son premier film "The Witch" sorti en 2015, imprimé sa volonté d’inscrire son approche du cinéma fantastique dans la tradition narrative et picturale européenne des débuts du parlant, s’inspirant de réalisateurs nordiques comme Benjamin Christensen ("La sorcellerie à travers les âges", 1922) ou Carl Theodor Dreyer ("Vampyr" en 1932, "Jour de colère" en 1943). Dénotant avec la production actuelle en ayant recours à un noir et blanc vaporeux, il avait intrigué et surpris par la radicalité de son point de vue et sa maîtrise technique. On attendait donc beaucoup de son deuxième long métrage.

C’est pendant qu’il travaillait à la réalisation de "The Witch" que son frère Max lui évoque la nouvelle inachevée d’Edgar Allan Poe "The Light-House", pouvant servir de trame à son deuxième film. Les deux hommes travaillent à la rédaction du scénario qui, finalement, s’écartera complétement du court récit de Poe. À partir du huis clos d’un phare situé sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, où deux hommes doivent affronter la solitude, se met en place une parabole fantastique autour de la folie qui naît de l’isolement, propice à l’exacerbation des rapports de force qui s’installent, aux ravages de l’alcoolisme qui tient lieu de troisième compagnon, à la frustration sexuelle qui gangrène les corps et les cerveaux, sans parler des douleurs antérieures qui remontent à la surface. Pour accoucher de cet exercice de style quelque peu artificiel, Eggers est allé puiser dans les écrits de l’écrivaine native du Maine, Sarah Orne Jewett (1849-1909), et dans un incident survenu en 1801 sur le phare d’un groupe d’îles du Pays de Galles pour asseoir la crédibilité historique et sociale de son récit.

Il fallait, pour donner corps à cette descente aux enfers, disposer d’un casting sur mesure prêt à se livrer sans retenue. Willem Dafoe incarne le vieux loup de mer reconverti en gardien de phare, imprégné des légendes marines, qui n’entend rien céder de ses habitudes et privilèges en s’appuyant sur une discipline de fer. De son côté, Robert Pattison donne vie au jeune homme au passé incertain venu remplacer un second ayant possiblement succombé à une crise de démence. Robert Louis Stevenson et Herman Melville ne sont pas très loin. L’esthétique sera bien sûr essentielle pour transcender les outrances demandées à deux acteurs dont le cabotinage doit être contenu (Eggers n'y parvient pas toujours) pour qu’ils donnent leur meilleur.

Robert Eggers fait appel encore un fois au chef-opérateur Jarin Blaschke qui avait fait des merveilles sur "The Witch". Sont donc convoquées des références picturales et mythologiques qui éclaboussent l’horizon bouché d’une île devenue le théâtre d’un capharnaüm psychique. Ainsi le tableau "Hypnosis" (1904) du peintre symboliste allemand Sascha Schneider (1870-1927), "Orphée mort" de Jean Delville (1867-1953), peintre symboliste belge, ou "The sea monster" d’Albrecht Dürer (1471-1528). Au passage, "Les Oiseaux" du grand Alfred Hitchcock est aussi brièvement évoqué. Enfin, le mythe de Prométhée qui, après avoir dérobé le feu de l’Olympe pour le transmettre aux hommes, est puni par Zeus à être attaché sur le mont Caucase pour se faire dévorer le foie chaque jour par l’aigle du même mont, est exposé lors d’un final qui imprime définitivement l’effort esthétique de Robert Eggers.

Un peu hébété et éprouvé, le spectateur peut s’interroger sur la finalité d’un réalisateur qui ne pourra pas se reposer à chaque fois sur une virtuosité dont on finira par penser qu’elle pallie une absence de point de vue et de sens narratif.

Couverture de La Septième Obsession de novembre-décembre 2019