Menu Fermer

"Take shelter"

titre original "Take shelter"
année de production 2011
réalisation Jeff Nichols
scénario Jeff Nichols
photographie Adam Stone
musique David Wingo
interprétation Michael Shannon, Jessica Chastain, Kathy Baker
récompenses Grand prix du festival du cinéma américain de Deauville 2011

La critique de Didier Koch

Le film de Jeff Nichols, jeune réalisateur de 33 ans dont c'est le deuxième long métrage, explore avec délicatesse l'univers effrayant et inconnu de la paranoïa. Comme pour "Shotgun stories", son premier essai, il fait appel au très troublant Michael Shannon, avec lequel il semble vouloir entamer un compagnonnage (ils collaborent à nouveau pour le troisième film de Nichols : "Mud").

Curtis est un ouvrier sans histoire qui vit avec sa femme (sublime Jessica Chastain) et sa fille sourde muette dans une bourgade de la région des tornades (Mississipi, Arkansas, Oklahoma, Virginie, Alabama, Caroline du Nord). La famille a le projet d'acheter une petite résidence au bord de la mer. Tout va donc pour le mieux, mais Curtis commence à faire des rêves sur l'imminence d'une tempête qui le menacerait, lui et sa famille. Tout doucement, Curtis, dont la mère souffre depuis longtemps de schizophrénie paranoïaque, se replie sur lui-même, prenant pour réels ses délires nocturnes.

Nichols, très habilement, nous décrit l'envahissement du conscient de Curtis par ses cauchemars, ne marquant plus systématiquement la frontière visuelle entre ce qui ressort de ceux-ci (réveil en sursaut) et le vécu (séquences hallucinatoires pendant la journée de travail). Malgré tout, Curtis se rend compte du dérèglement survenu en lui et s'interroge sur l'éventuel atavisme familial qui le rattraperait, ayant vu sa mère sombrer dans les ténèbres alors qu'il n'avait que dix ans. On pense alors au "Horla" de Maupassant, où le narrateur explique sa longue et terrifiante expérience du dédoublement et de l'autoscopie.

Michael Shannon, devenu depuis le "Bug" de William Friedkin le spécialiste des rôles d'hallucinés, est confondant de sincérité, accompagnant parfaitement Nichols dans la description de l'équilibre précaire dans lequel évolue Curtis, dont la démarche se veut avant tout protectrice des siens. Les films traitant de la maladie mentale sont souvent durs et abruptes, ce qui les rend peu populaires. En donnant à son film une connotation fantastique, Nichols permet au spectateur d'aborder cette partie que chacun possède au fond de lui de manière plus acceptable. La fin, volontairement très ouverte, conforte l'ambiguïté savamment dosée pendant tout le film entre le délire paranoïaque  de Curtis et sa prescience d'une fin du monde inéluctable. Un très beau film qui parvient à traiter de manière poétique d'un sujet dérangeant.