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"Wake in fright" aka "Outback" aka "Réveil dans la terreur"

titre original "Wake in fright" ou "Outback"
année de production 1971
réalisation Ted Kotcheff
interprétation Gary Bond, Donald Pleasence, Chips Rafferty, Sylvia Kay

La critique de Didier Koch

Ted Kotcheff, c'est "Rambo", mais aussi "Wake in fright", dont la ressortie en DVD au courant de l'été 2015 permet de découvrir une autre facette du talent du réalisateur canadien, dont l'éclectisme n'a jamais connu un réel succès public hormis le film séminal de la fameuse saga "Rambo" en 1982.

Le scénario d'Evan Jones, poète anglo-jamaïcain, d'abord prévu pour Joseph Losey, finit par atterrir dans les mains de Ted Kotcheff qui, à bientôt quarante ans, végète un peu. Il accepte le projet qui sera financé en partie par le gouvernement australien soucieux de développer son industrie cinématographique, les Peter Weir et George Miller n'ayant pas encore éclos.

Sa condition étant de s'imprégner de la culture de l'Outback, jugée indispensable pour rendre pleinement l'ambiance du roman de Kenneth Cook sorti en 1961, il séjourne pendant trois mois à Broken Hill, qui deviendra Bundanyabba pour le film.

C'est un véritable cauchemar éveillé qui nous est proposé avec le voyage initiatique de ce jeune instituteur du hameau très reculé de Timboonda faisant étape à Bundanyabba avant de se rendre en vacances à Sidney où l'attend sa petite amie. Chacun a pu connaître, dans sa jeunesse, ces soirées alcoolisées où l'on découvre une part de soi-même en suivant des plus âgés ou plus délurés que soi.

John Grant (Gary Bond), jeune intellectuel un peu suffisant et dédaigneux, va aller sauvagement à la rencontre de sa face cachée lors de ces vacances qui s'éternisent dans ce trou perdu du désert australien écrasé par la chaleur, où les seules distractions, hormis celle de boire, sont le jeu de pile ou face pratiqué de façon frénétique par des parieurs enfiévrés, la chasse au kangourou sanguinaire à la lumière des phares ou les bagarres entre mâles qui tiennent lieu de seuls contacts physiques dans ce bled qui semble déserté par les femmes (une femme pour trois hommes selon les statistiques récoltées à l'époque par Kotcheff sur place).

Le propos n'est certes pas folichon et même plutôt glauque, mais Kotcheff, qui filme au plus près des visages, s'y prend comme un as pour faire exsuder des corps en sueur et avinés toute la détresse qui s'empare de ces hommes comme prisonniers d'une immensité qui leur rappelle encore plus cruellement la petitesse de nos vies humaines. Il est aidé en cela par quatre acteurs formidables (Donald Pleasence, Gary Bond, Chips Rafferty et Sylvia Kay, la compagne de Kotcheff), eux aussi sans doute saisis par l'atmosphère si spécifique de l'endroit.

Chacun d'entre nous a une face sombre qu'il n'est peut-être pas obligatoire de réveiller. John Grant va se trouver brutalement confronté à celle-ci lorsqu'il se retrouvera juché sur le toit du 4x4 lancé à vive allure dans le bush à la recherche de pauvres kangourous pour les tirer comme à la foire. Dur constat pour celui qui, quelques heures plus tôt, se moquait des mœurs frustres des habitants de Bundanyabba.

On ne ressort jamais indemne d'un tel choc, pour le meilleur comme pour le pire. Kotcheff, choisissant une fin ouverte, ne répond pas à la question. Quant au spectateur, il ressort presque aussi lessivé de ce voyage au tréfonds de la détresse humaine. La preuve est faite désormais que la redoutable efficacité du premier "Rambo" n'était pas le fruit du hasard.