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"The Master"

« If you figure a way to live without serving a master, any master,
then let the rest of us know, will you? For you'd be the first person in the history of the world. »

titre original "The Master"
année de production 2012
réalisation Paul Thomas Anderson
scénario Paul Thomas Anderson
photographie Mihai Malaimare Jr.
musique Jonny Greenwood
interprétation Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams, Rami Malek
récompenses • Lion d'argent du meilleur réalisateur au festival international du film de Venise 2012
• Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine pour Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman au festival international du film de Venise 2012

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

Auteur et réalisateur, Paul Thomas Anderson est sans conteste l'un des artistes actuels les plus intrigants d’Hollywood. Ses films, s’ils s’attachent parfois à des personnages existants, s’attardent surtout sur des périodes de l’histoire de son pays et sur la description de certains milieux. "Hard Eight" s’immisce dans le cercle des casinos ; "Boogie Nights" (1997) décrit la naissance de l’industrie du porno dans les années 1970 ; quant à "There Will Be Blood", il ausculte la naissance des grands groupes pétroliers après la fin de la ruée vers l’or. Ce qui intéresse Anderson dans les grandes évolutions sociales ou technologiques, c’est leur genèse, qu’il aborde à travers le parcours initiatique souvent chaotique et décevant de pionniers qui se lancent à corps perdus dans la quête d’eux-mêmes via une aventure qui souvent les dépasse. Cet aspect de l’œuvre d’Anderson l’apparente sans doute à un Stanley Kubrick ou à un Jonathan Demme dont il se réclame. L’autre versant de son art, représenté par "Magnolia" et "Punch-Drunk Love", est sans conteste un hommage au cinéma de Robert Altman, mais ce n'est pas le sujet ici.

Avec "The Master", il se penche de manière à peine voilée sur les premiers pas de L. Ron Hubbard avant qu’il ne fasse de sa thèse sur la dianétique, le fondement de l’Église de Scientologie créée en 1953. C’est un GI revenu cassé du front du Pacifique, Freddie Quell (Joaquin Phoenix), qui va nous mener à la rencontre de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), sorte d’aventurier en quête d’asseoir sa notoriété à partir de théories plus ou moins fumeuses sur la capacité de chacun d’entre nous à accéder au bonheur éternel à partir d’expériences sensorielles propres à extirper nos conflits intérieurs nés en vérité dans des vies antérieures (sic!).

Le film se nourrit essentiellement de cette rencontre pour le moins anachronique entre deux hommes fondamentalement différents. Un Freddie Quell alcoolique en proie à une suspicion maladive, prêt à sauter sur tout ce qui bouge, et un Dodd pâtelin à souhait, installé dans la séduction permanente, vérifiant en continu son pouvoir d’influence. Pour orchestrer cette joute des caractères, Anderson dispose d’un duo majeur, dont la complémentarité dans les scènes communes nous envoûte carrément, tant chacun se nourrit de l’autre pour élever un peu plus le niveau de son jeu.

Anderson, sans aucun doute fasciné par cette osmose miraculeuse, a laissé le mano à mano entre les deux acteurs phagocyter son film au détriment d’autres personnages comme Peggy Dodd (Amy Adams), dont la prédominance intermittente sur son gourou de mari n’est qu’à peine effleurée. Mais ce n’est pas très grave, tellement la confrontation est jouissive. La volonté de dominer Quell, jugé par tout le monde comme un esprit faible, ne quittera pas Dodd, qui ne parviendra jamais à déceler, dans la soumission de son élève, ce qui relève du simulacre ou de la sincère conversion à ses thèses. À ce sujet, Paul Thomas Anderson nous livre à la toute fin une explication en pied de nez, offerte comme une moquerie envers toutes ces stars qui se sont laissées abuser par les pratiques douteuses de la scientologie.

D’un point de vue esthétique, le film est somptueux grâce aux tons mordorés de Mihai Malaimare Jr., nouveau chef-opérateur de Coppola ("Tetro", "Twixt"), mais c’est surtout la musique de Jonny Greenwood de Radiohead qui confère au film son aura de mystère.

Un film inabouti, certes, mais d’une virtuosité rarement atteinte grâce aux efforts d’un trio qui a su trouver l’état de grâce.

Affiche alternative © Laurent Durieux
Couverture du American Cinematographer de novembre 2012