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New York et Martin Scorsese

Article de Sébastien Miguel

Les immigrants

New York, cité des fantasmes. Utopie des immigrants dont les premières arrivées correspondront avec la naissance même du cinématographe. La ville où les pauvres de Hell’s Kitchen peuvent devenir milliardaires par l’intermédiaire des studios d’Hollywood. La ville des rêves les plus fous et des ambitions les plus démesurées. Le symbole de l’Amérique triomphante et péremptoire.

Aujourd’hui, au tout début du troisième millénaire, c’est une mégalopole en deuil. Imprégnée de cendres, et peut-être éternellement meurtrie. Mais elle fut le catalyseur, le décorum grandiose des Européens, des immigrés fuyant les pogroms. Certains de ces immigrés sont devenus des rois. Mais du haut de leurs statures d’artistes, ils n’ont eu de cesse de la faire partager, ou bien de l’illustrer, pour en détacher avec une certaine fascination (autant historique que cinématographique) les éléments du passé qui l’ont construites. Avec toujours ces mêmes fantasmes…

On notera que la folie du monde moderne nait souvent à l’intérieur d'un monstre urbain moderne ("Bad lieutenant" d'Abel Ferrara ou "Sue perdue dans Manhattan" d'Amos Kollek, 1997) ou dans les mises en images dispendieuses d’un passé révolu ("Le Parrain, 2ème partie" de Francis Ford Coppola, "Il était une fois en Amérique" de Sergio Leone). Ces dernières œuvres perpétuellement en quête de détails de l’histoire et replaçant invariablement l'humain en son centre.

Entre vérisme et fantasmagorie

La filmographie de Martin Scorsese, natif de New York, regroupe de manière exhaustive ces deux tendances, histoire et imagination. Qu’elle soit factice pour les besoins d’un hommage au cinéma de Vincente Minnelli ("New York, New York") ou illustrée par un cinéma vérité « maladroit » ("Who’s that knocking at my door?", 1967), New York reste la principale scène ou se débattent les protagonistes du cinéaste.

Les descriptions modernes de la solitude et du désespoir trouvent dans New York un magnifique support. Il s’agira du véritable sujet de "Mean streets", "La valse des pantins", "After hours" et "Life lessons".

Ces visions inquiétantes, s’accompagnant d’une dérive fantasmagorique plus ou moins démonstrative, traduisent l’incroyable perméabilité du décor envers les pulsions de l’artiste. On pense aux fantômes sortant des ruelles nocturnes dans "À tombeau ouvert" et aux dérives suicidaires du "Taxi driver" (Palme d’or 1976).

À l’opposé de ces descriptions sidérantes se heurtent les reconstructions des mondes disparus. Problématique au cinéma, les reconstitutions s’effectuent principalement en fonction de vieux modèles cinématographiques qu’on tente de moderniser. Modernisation plus marquée par une sorte de mise en abyme du cinéma. Pour le plus cinéphile des cinéastes américains, c’est évidemment un genre de choix. Chez Scorsese, le New York de "New York, New York" n’est pas celui des comédies musicales du producteur Arthur Freed (même si les références sont évidentes), mais un titanesque juke-box où les couleurs et les sons forment une sorte d’immense opéra baroque. Le monde disparu de "Le temps de l'innocence" est une relecture des univers notamment de "Ludwig" (Luchino Visconti, 1973), mais reste si rempli d’expérimentations visuelles (et d’hommages) que l’on ne peut guère y déceler d’autres parallèles.

Le théâtre du sang

Pourtant, contrairement aux autres artistes de sa génération, il restait peut-être à Martin Scorsese un jalon originel à représenter au sein de New York. La réalisation de ce même fantasme si désiré par les cinéastes immigrés. Sa propre vision de la naissance d’une nation. Les meurtres originels d’un pays ayant érigé le libre arbitre et l’individualisme sur une montagne de crimes ignobles.

Après tout, Leone, Coppola et Cimino ("La porte du paradis", 1980) avaient déjà représenté leur naissance avec leurs films. Avec "Gangs of New York", Martin Scorsese le Sicilien vient de parvenir à nous livrer son théâtre de sang.
Un théâtre qui ne pouvait peut-être avoir qu’une seule ville, qu’une seule capitale : New York.

© Sébastien Miguel