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"Nashville"

titre original "Nashville"
année de production 1975
réalisation Robert Altman
scénario Joan Tewkesbury
interprétation Ned Beatty, Henry Gibson, Geraldine Chaplin, Lily Tomlin, Shelley Duvall,
Scott Glenn, Karen Black, Barbara Harris, David Arkin, Jeff Goldblum
récompense Oscar de la meilleure chanson originale ("I'm easy") pour Keith Carradine

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Entrepris par Robert Altman pour célébrer à sa manière le bicentenaire des États-Unis, "Nashville" est une vaste fresque, prenant pour prétexte le show-business. Le cinéaste y poursuit et approfondit son investigation de l'Amérique (ici prise comme spectacle) et de ses mythologies.

En dépit de quelques facilités, comme la caricature de certains personnages "institutionnels" (le politicien, le chanteur de renom, etc.), et bien que les chanteurs de country and western music ne soient pas, loin s'en faut, les meilleurs, "Nashville" constitue le meilleur film de son auteur. C'est aussi le plus ambitieux, car construit sur un récit choral extrêmement complexe, il fait s'entrecroiser les itinéraires de 24 personnages principaux d'importance quasi égale et ayant une existence propre.

La critique de Didier Koch

En 1974, six films sont à l'actif du réalisateur du tonitruant et irrévérencieux "M.A.S.H.", dont la sortie en 1970 fit l'effet d'une bombe qui prit son envol au Festival de Cannes où il fut accueilli en triomphe. La critique a encensé certains de ces films devenus depuis des classiques comme "John McCabe" ou "Le Privé", mais Altman n'a pas retrouvé le chemin du public. Pire, des films exigeants comme "Images" ou décalés comme "Brewster McCloud" sont restés incompris.

Alors en plein tournage de "Nous sommes tous des voleurs", exercice de style plus conventionnel pour le libertaire qu'est Altman, il demande à sa scénariste Joan Tewkesbury de partir pour Nashville, la capitale de la country music, qu'il ne connait pas, afin de s'imprégner de l'ambiance locale en notant tout ce qu'elle voit pour fournir matière à un film. Comme pour "M.A.S.H." ou "John Mc Cabe", Altman a décidé de revenir à ce qu'il appréhende le mieux, la description des mœurs d'une communauté. Ce ne seront pas moins de 24 personnages que la caméra du réalisateur suivra au cours des 2h30 du métrage !

Le retour sur ses terres d'une idole de la country, Barbara Jean (Ronee Blakley), après un épisode dépressif, pour la célébration du bicentenaire de l'indépendance des Etats-Unis concomitant avec l'organisation du meeting d'un candidat à la Présidence, servira de toile de fond à Altman pour exposer la jonction permanente entre le monde politique et celui du spectacle. Caractéristique à l'époque assez spécifique des Etats-Unis, devenue depuis règle mondiale.

Selon sa méthode préférée, Altman a organisé en amont du tournage la cohabitation des acteurs (hormis Karen Black), à qui il demande ensuite une large part d'improvisation que son œil gourmand et acéré se chargera de saisir au vol. Semblant tout d'abord pris à son propre piège, le réalisateur donne le tournis au spectateur dans un préambule foutraque mais heureusement assez réjouissant. On se demande tout de même à voir la caméra passer à toute vitesse d'un groupe à l'autre si Altman à quelque chose à nous dire.

Mais comme avec les grands peintres chez qui ce qui parait informe quand on a le regard au plus près de la toile prend toute sa signification quand la vision d'ensemble se précise avec le recul, le propos chez Altman trouve sa cohérence derrière la profusion des images et des dialogues. C'est l'Amérique mélange baroque des illusions perdues avec une éternelle croyance en l'avenir qu'il observe à travers la migration vers la Mecque de la musique country de tous ces assoiffés de gloire qui, en dépit de leur individualisme forcené, parviennent à former une communauté de destins comme les pionniers avant eux.

Car ne nous y trompons pas, sous la bonne humeur qui ressort du film, ce sont des tragédies petites ou grandes que nous raconte Altman, du striptease pathétique de la pauvre Sueleen Gay (Gwenn Welles) refusant d'admettre qu'elle chante faux, à Mr Green (Keenan Wynn), l'homme âgé qui tente en vain d'amener sa nièce, L.A Joan (Shelley Duvall), au chevet de sa femme mourante, en passant par la mort tragique de la star locale Barbara Jean tombant sous les balles d'un admirateur psychopathe lors du meeting final.

Cette fin tragique, qui sera contestée par certains admirateurs du film refusant son versant sombre, montre la sensibilité prémonitoire d'Altman, qui a compris avant beaucoup d'autres les dérives de la société du spectacle qui conduiront six ans plus tard à l'assassinat de John Lennon au pied du Dakota Building à New York. Keith Carradine, présent dans le film et acteur récurrent des films d'Altman, dira de lui : « Les grands artistes sont ceux qui voient qui nous sommes en train de devenir, plutôt que ceux qui perçoivent qui nous sommes. »

Cette capacité du réalisateur à marier la dérision au tragique rapproche sans aucun doute Altman des réalisateurs de la grande comédie italienne, dont l'amour pour leur pays et leurs compatriotes s'accompagnait, tout comme pour Altman, d'un regard sans pitié pour les travers quotidiens de la condition humaine pouvant amener les plus grandes tragédies.

"Nashville", aujourd'hui réputé axe central de la filmographie du grand Altman, est un peu oublié en Europe, sans doute trop ancré dans l'inconscient collectif américain pour être vu autrement que comme un témoignage socio-historique.