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"Les frères Sisters"

titre original "The Sisters brothers"
année de production 2018
réalisation Jacques Audiard
scénario Jacques Audiard
musique Alexandre Desplat
interprétation John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rutger Hauer

La critique de Sébastien Miguel

Un monde barbare et violent. Deux frères tueurs impitoyables et... le fantôme embarrassant d'un père monstrueux.

L'allégorie politique n'est jamais bien loin (la monstruosité du grand capital, la folie de la ruée vers l'or, les utopies d'une société nouvelle...), mais l’œuvre contient, contre toute attente, de purs moments de grâce et de poésie.

La truculence et la formidable originalité des péripéties (Audiard et son scénariste Thomas Bidegain prenant systématiquement à contre pied les spectateurs) s'accompagnent d'une vaste galerie de personnages échappant aux innombrables clichés du genre. La prostituée timide, la patronne transgenre, le chimiste humaniste, le privé à la probité sans faille... Les frères Sisters - eux-mêmes - (Reilly et Phoenix, excellents) agissent par moment comme des dandys précieux.

La beauté de la photo de Benoît Debie et la grande variété des décors (les vallées verdoyantes, les rues de San Francisco...) apportent un écrin somptueux à cette production iconoclaste.

Le final inattendu - et d'une beauté renversante - restera comme un grand moment de cinéma.

Un western picaresque, intimiste et magistral.

La critique de Didier Koch

Pour son huitième film, Jacques Audiard se frotte au western sur l'invitation de John C. Reilly, fondateur avec son épouse (Allison Dickey) d'une société de production. Le pari était risqué, car hormis le grand Sergio Leone, créateur à lui seul d'une révolution et d'un sous-genre (le western spaghetti) qui fit florès le temps d'une courte décennie (entre 1964 et 1972) en Italie, le western toujours en relatif sommeil est depuis redevenu presque exclusivement américain. Le verdict ne s'est pas fait attendre, "Les frères Sisters" engloutissant plus de 25 millions de dollars de pertes au box-office. Pourtant, cette sortie audacieuse du réalisateur chéri de la critique française hors de sa zone de confort ne manque pas d'intérêt, loin s'en faut.

Inspiré du roman éponyme de Patrick deWitt publié en 2012, le film nous emmène en 1851, soit dix ans avant le déclenchement de la guerre de Sécession quand l'Amérique était en pleine période aurifère (1848-1856). Deux frères (John C. Reilly et Joaquin Phoenix) aux caractères dissemblables, dont le patronyme bizarre les assimile à deux sœurs, sont à la solde d'un homme d'affaires sans scrupule, le Commodore (Rutger Hauer), pour éliminer à sa place tous ceux qui pourraient entraver la bonne marche de son business. Après une expédition sanglante tenant lieu d'incipit au film et alors que l'aîné s'interroge sur l'intérêt de poursuivre leur macabre activité, ils sont chargés d'aller en Californie exécuter un chimiste chercheur d'or (Riz Ahmed) qu'un détective (Jake Gyllenhaal) se chargera d'identifier sur site.

Si la mise en place des personnages peut paraître de prime abord un peu brouillonne, elle réserve une pirouette scénaristique qui produit un réel effet de surprise. Le périple westernien peut alors se mettre en place. Mais s'éloignant un peu des canons traditionnels, Audiard laisse la part belle aux dialogues entre les deux frères qui s'interrogent sur le sens passé et à venir de leurs existences à partir de l'analyse de leur enfance passée avec un père alcoolique et violent. Ces conversations introspectives improbables au regard des origines des deux hommes, ainsi que la manière dont est filmée leur longue route entrecoupée de fuites et d'arrêts dans les différents lieux de plaisir des villages qu'ils traversent, font penser qu'Audiard a longuement regardé et apprécié le mythique "Butch Cassidy et le Kid" de George Roy Hill (1969), auquel il semble vouloir ici rendre hommage après l'avoir dépouillé de ses aspects romantiques et glamour.

L'Ouest finissant qui habite de nombreux cinéastes à partir des années 1960, avec comme chef de file le plus représentatif Sam Peckinpah, n'est pas l'affaire de Jacques Audiard qui, n'étant pas américain, ne peut sans doute pas en ressentir la nostalgie à travers la glorification d'un mode de vie fantasmé. C'est plutôt aux racines du capitalisme en pleine crise existentielle depuis qu'il est devenu mondialisé que le réalisateur a voulu remonter, pour tenter d'en extraire le péché originel qui est de pervertir les rapports entre les hommes après avoir institutionnalisé la course au gain.

Le scénario tiré du roman, même s'il est entaché de quelques rebondissements curieux et d'une issue pour le moins improbable, est suffisamment malin pour exposer clairement le contexte tout en restant parfaitement digeste. Les acteurs, quoique venant d'univers très différents, se révèlent plutôt complémentaires, tout comme la photographie de Benoît Debie contribue à crédibiliser le décor et l'atmosphère qui s'en dégage (le tournage s'est déroulé en Espagne).

Comment expliquer alors l'échec du film ? Sans doute parce qu'Audiard, en faisant s'exprimer longuement ses personnages sur leurs motivations, les a départis d'une grande part de mystère, finissant par tous les placer sur une ligne médiane qui empêche l'émergence d'un héros et d'un véritable méchant.  Le spectateur, forcément moins impliqué, voit l'intrigue s'étioler tout doucement jusqu'à un dénouement complètement à contre-courant du genre.

Sergio Leone, plus prudent, avait perverti tous les codes du mythe de l'Ouest sans en laisser un seul de côté. Jouer un peu trop à sa guise avec les lignes de force d'un genre mythique qui doit tant aux John Wayne, Gary Cooper, James Stewart et autres Clint Eastwood était certainement trop déstabilisant pour un  public américain plutôt conservateur. Dommage.