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"Le nouveau monde"

« There's something I know when I'm with you that I forget when I'm away. »

titre original "The new world"
année de production 2005
réalisation Terrence Malick
scénario Terrence Malick
photographie Emmanuel Lubezki
musique James Horner
interprétation Colin Farrell, Q'orianka Kilcher, Christopher Plummer, Christian Bale, Wes Studi, August Schellenberg, Raoul Trujillo, Jonathan Pryce, John Savage, Noah Taylor

La critique de Sébastien Miguel

« Il y a deux roses sur ma table de chevet. Des chapelets de minuscules perles se sont formés sur les tiges et le feuillage qui trempe l’eau. Quelle vue pure et belle, quelle indifférence glacée il s’en dégage. Dire que ça existe. Que les arbres se contente de pousser, et les blés et les fleurs, que l’hydrogène et l’oxygène se sont mêlés pour former ces merveilleuses et tièdes gouttelettes d’été. Tout cela existe, et pourtant les hommes se conduisent de manière si inhumaine, pour ne pas dire bestiale, au sein de la création. C’est une grande grâce en soi. » Sophie Scholl, "Lettres et carnets", éditions Taillandier, 2008

Malick bouscule les règles de la narration traditionnelle : utilisation d’un format rare permettant une profondeur de champ inouïe : le 65 mm, refus total de la lumière artificielle, caméra à l’épaule toujours à quelques centimètres des acteurs, refus du découpage et du montage classiques, aucune scène en studio, un tournage sur les lieux historiques (la Virginie et la Chickahominy river)…

Le maître évite avec élégance la partition d’Horner (très peu présente) pour faire résonner le sombre prélude de "L'or du Rhin" de Wagner ou le triste adagio du concerto pour piano n°23 de Mozart.

Pour le cinéaste, les pionniers s’apparentent aux gnomes du Nibelheim, visqueux nains ne convoitant que l’or et les richesses de la terre. Nymphe et vierge, sainte et païenne, Pocahontas est l’ondine du poème. Cette sublimation de la femme (encore plus marquée dans les films à venir comme "The tree of life" ou "À la merveille") trouve en Q'Orianka Kilcher une incarnation idéale, le film n’invitant qu’à aimer et admirer cette déesse divinisée.

Le nouveau monde - Q'orianka Kilcher 2 Le nouveau monde - Q'orianka Kilcher 4

Les splendeurs visuelles répondent aux mots des grands écrivains transcendantalistes : Thoreau, Whitman… Bien aidé, il est vrai, par un travail considérable sur l’image (photo d’Emmanuel Lubezki, nominé à l'Oscar pour le film), les décors (toujours de Jack Fisk) et les incroyables costumes de Jacqueline West.

Le nouveau monde - Q'orianka Kilcher 3 Le nouveau monde - rivage

Colin Farrell est viril mais triste et vulnérable. Dans un rôle ingrat, Bale impressionne en apportant une profondeur et une vérité inattendues. On aime revoir Plummer - dont on suppose qu’il s’agit ici d’un hommage indirect au panthéiste "La forêt interdite" ("Wing across the Everglades", Nicholas Ray, 1958). Les acteurs amérindiens sont, eux aussi, remarquables : un majestueux August Schellenberg en grand chef Powatan et les excellents Raoul Trujillo et Wes Studi en guerriers implacables.

Le nouveau monde - Colin Farrell Le nouveau monde - Christopher Plummer

Grand spectacle et œuvre méditative, "Le nouveau monde" recèle bien des lectures. Derrière cette montagne d’images, de sons et de sentiments, on retrouve sans peine l’interrogation obsessionnelle de l’auteur de "La ligne rouge" : victime de ses démons, l’’homme peut-il renouer avec la vie spirituelle dont la nature est l’expression ?

Un magnifique film d’auteur.

* Pour les futurs exégètes de l’œuvre de Malick (ou de Gibson...) et outre les qualités qui peuvent différencier un atroce navet d’un chef-d’œuvre, quelques remarques : l’affreux "Apocalypto" s’achève exactement au moment où commence "Le nouveau monde", le film de Gibson apparaissant comme une sorte de double inversé du film de Malick. De plus, Raoul Trujillo (présent dans les deux productions) interprète à peu de chose près le même personnage.

* "Avatar" semble bien une énième relecture du mythe de Pocahontas, Cameron utilisant le compositeur James Horner et s’épaulant de la présence solide de Wes Studi.

* Le troisième montage de 172 mn, édité en 2008 pour l’édition Blu-ray, apparaît comme la version définitive de ce chef-d’œuvre.

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Quatrième film en 30 ans : Malick est un auteur rare. Mais qui soigne ses œuvres. Il nous offre ici moins un western qu'un splendide poème visuel, et reprend la légende de Pocahontas, amérindienne qui devint anglaise par amour. On frôle la mièvrerie sans jamais y tomber.

Blu-ray et DVD The Criterion Collection

Wagner et le cinéma américain

"L'Or du Rhin" ("Das Rheingold"), dont on entend le prélude dans "Le nouveau monde", constitue l'un des 4 drames lyriques du cycle "Der Ring des Nibelungen" composé par l'allemand Richard Wagner (1813-1883) entre 1849 et 1876.
C'est ce même cycle qui avait inspiré plus tôt les réalisateurs Francis Ford Coppola et John Boorman pour respectivement "Apocalypse Now" et "Excalibur".
On entend dans le premier de ces films la célèbre "Chevauchée des Walkyries" ("Walkürenritt" ou "Ritt der Walküren"), prélude de l'acte III, scène 1 de "La Walkyrie" ("Die Walküre"), située entre le prologue "L'Or du Rhin" et l'opéra "Siegfried" ; elle y est jouée lors de la scène devenue culte de l'attaque des hélicoptères.
Dans le second film, on entend la célèbre "Marche funèbre de Siegfried" ("Siegfrieds Todesmarsch"), interlude orchestral de l'acte III du "Crépuscule des dieux" ("Götterdämmerung"), dernier opéra du "Ring" ; elle y est jouée lors des génériques de début et de fin, ainsi qu'à chaque passage où l'épée Excalibur est mise en avant (lorsque Uther Pendragon la plante dans le rocher, lorsqu'Arthur la retire, puis lorsqu'il est adoubé ou encore lorsqu'il fonde les chevaliers de la Table Ronde).
Des extraits d'autres œuvres de Richard Wagner sont joués dans "Excalibur" : le prélude de "Tristan und Isolde", utilisé autour de l'amour entre Lancelot et Guenièvre ; le prélude de "Parsifal", que l'on peut entendre lors de la quête du Graal de Perceval (lorsqu'il se débarrasse de son armure sous l'eau et lorsqu'il trouve le Graal).
Le prélude de "Parsifal" peut également être entendu dans "À la merveille", tandis que des extraits de "Tristan und Isolde" sont joués dans "Le mystère von Bulow" et "Un élève doué".

Extraits de dialogues
• "Apocalypse Now" : Lieutenant Colonel Bill Kilgore (Robert Duvall), explaining why the helicopters play music during air assaults : We use Wagner. It scares the shit out of the slopes. My boys love i t!
• "Walkyrie" : Adolf Hitler (David Bamber) : The Valkyrie; handmaidens of the gods, choosing who will live and who will die, sparing the most heroic from an agonizing death. One cannot understand National Socialism if one does not understand Wagner.
• "Meurtre mystérieux à Manhattan" : Larry Lipton (Woody Allen) : I can't listen to that much Wagner, ya know? I start to get the urge to conquer Poland. Meanwhile, I can't get that Flying Dutchman theme out of my head. Remind me tomorrow to buy up all the Wagner records in town and rent a chainsaw.