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"Le flic ricanant"

titre original "The laughing policeman" aka "An investigation of murder"
année de production 1973
réalisation Stuart Rosenberg
scénario Thomas Rickman, d'après le roman de Per Wahlöö et Maj Sjöwall
photographie David M. Walsh
interprétation Walter Matthau, Bruce Dern, Louis Gossett Jr., Anthony Zerbe, Joanna Cassidy, Paul Koslo

Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Rien de nouveau sous le soleil de Californie, mais cela se voit sans ennui grâce à de belles images et à Matthau.

La critique de Didier Koch

Dans la filmographie relativement ramassée de Stuart Rosenberg (16 films en 31 ans de carrière), "Le flic ricanant" n'est pratiquement jamais cité, laissant le devant de la vitrine aux deux seuls véritables succès critiques et commerciaux de Rosenberg que sont "Luke la main froide" (1967) et "Amityville, la maison du diable" (1979). L'époque étant alors très féconde dans le genre policier à Hollywood, "Le flic ricanant" a peut-être pâti aux yeux du public d'une intrigue plutôt relâchée, qui montre clairement la volonté de Rosenberg de rester fidèle à l'esprit des deux auteurs suédois (Maj Sjöwall et Per Wahlöö) ayant inspiré le scénario écrit par Thomas Rickman.

Dans les années 60, la sociale démocratie suédoise est à son apogée et vantée à travers le monde comme un modèle d'intégration sociale. Sjöwall et Wahlöö se saisissent du roman noir pour aller voir derrière la belle façade où sont soigneusement cachés les vices et les tares d'une société malgré tout solidement dévouée au capitalisme. S'il adapte le contexte du roman sorti en 1968 ("Le policier qui rit") pour le situer à San Francisco, Rosenberg n'a pas souhaité en gommer le sous-texte, qui peut de surcroît parfaitement s'appliquer à la société américaine alors en plein doute sur ses valeurs traditionnelles.

Le film démarre par vingt minutes somptueuses où, en pleine nuit, les flics d'un commissariat découvrent un de leurs collègues parmi les victimes d'un bus de la ville où un tueur fou a massacré huit personnes. Parmi eux, le sergent Jake Martin (Walter Matthau), Spoiler: flic revenu de tout qui entend absolument faire un lien entre la mort de son coéquipier et une ancienne affaire que lui-même n'avait pu mener à terme. Dans le bus devenu tombeau où les policiers hébétés tentent de retrouver leurs esprits, Rosenberg brosse brillamment et de manière concise un portrait très réaliste de chacun en train de réagir après la mort d'un collègue.

Rapidement, le regard de Rosenberg se concentre sur Jake Martin et Leo Larsen (Bruce Dern), son nouvel adjoint aux méthodes expéditives, qui vivent une cohabitation pas toujours rendue facile par leur vision différente du chemin à emprunter pour coincer le coupable. Au fur et à mesure des pérégrinations des deux hommes dans le San Francisco underground, Spoiler: c'est aussi la personnalité trouble de son adjoint disparu qui se révèle à Jake Martin ce qui ne peut le résoudre à plus d'optimisme, lui dont la vie privée est quasiment réduite à néant alors qu'il a femme et enfants. L'enquête ouvre des pistes qui s'enlisent tour à tour pour aboutir à un dénouement que certains critiques n'ont pas trouvé à la hauteur des espoirs soulevés par le brillant incipit.

C'est indiscutable, mais sans doute pas si important que ça tant le portrait du flic au bout du rouleau porté par Walter Matthau se dresse en miroir d'une société qui craque aux coutures. On peut, sans commettre un sacrilège, rapprocher "Le flic ricanant" du très dérangeant "The Offence" de Sidney Lumet qui, un an plus tôt, offrait un contre-emploi renversant à Sean Connery occupant encore à l'époque le trône de seul James Bond officiel.

Walter Matthau, acteur à l'image comique très imprégnée dans l'esprit des spectateurs suite à sa longue collaboration de duettistes avec Jack Lemmon, entame ici une trilogie dans le genre policier qui n'a pas beaucoup d'équivalent. Il enchaîne en effet la même année avec "Tuez Charley Varrick !" de Don Siegel, puis, un an plus tard, avec "Les pirates du métro" de Joseph Sargent. Quant à Bruce Dern, parfait alliage de brutalité et d'humour cocasse, seule l'absence d'un film phare comme "M.A.S.H." ou "Le Privé" (Robert Altman) l'a empêché d'embrasser une carrière aussi estimée que celle d'Elliott Gould.

Quelques rares films au parti pris radical doivent attendre plusieurs décennies pour être enfin reconnus en tirant leur nouvel aura de ce qui avait été vu comme des faiblesses au moment de leur sortie. C'est le cas de cet excellent film policier du sous-estimé Stuart Rosenberg, jugé à tort comme un tâcheron.