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"Joe"

titre original "Joe"
année de production 2013
réalisation David Gordon Green
interprétation Nicolas Cage, Tye Sheridan

La critique de Didier Koch

Gordon David Green trace sa route dans le cinéma indépendant américain. "The prince of Texas", récompensé de l’Ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin en 2013, lui a apporté un début de reconnaissance internationale. Adaptant le roman éponyme de Larry Brown, il s’immisce, et nous avec lui, dans le Texas profond au moyen de cette histoire de filiation père-fils entre deux cabossés de la vie. Sur une thématique assez proche, Jeff Nichols, autre cinéaste indépendant, avait réussi avec "Mud" un film aérien et réellement poétique, qui tenait tout à la fois de William Faulkner dans sa description du Sud profond et de Steven Spielberg et Robert Mulligan dans son approche de l’adolescence. Matthew McConaughey et Tye Sheridan s’y montraient tous les deux radieux.

Le jeune Tye Sheridan au talent décidément très prometteur fait partie de l’aventure de "Joe", qui navigue sur des eaux beaucoup plus noires. La vision du Texas post-industriel par Gordon Green ferait presque passer Zola pour un optimiste. Au moins chez l’auteur naturaliste français, l’ouvrier était capable de révolte et se cherchait un avenir meilleur. Ici, la civilisation se trouve comme évaporée, ne laissant plus derrière elle qu’alcooliques oisifs, prostituées ravagées ou parents indignes. Le seul travail qui subsiste consiste à détruire encore un peu plus un paysage dévasté en empoisonnant les arbres d’une forêt avant abattage.

Dans cet univers désolant, Joe (Nicolas Cage) et Gary (Tye Sheridan) ont bien du mal à surnager. L’un parce que la cinquantaine approchant, il n’a pas réussi à vaincre totalement les démons de sa jeunesse qui l’ont vu s’affronter à la police locale. L’autre parce que son paternel, rebut de la société sans foi ni loi, en permanence imbibé d’alcool, lui barre l’espoir de se construire un avenir en maintenant une domination sans partage sur une famille complètement désintégrée (mère droguée et sœur devenue muette, traumatisée par les sévices). N’ayant plus guère d’espoir pour lui-même, Joe va entreprendre maladroitement de sortir le jeune Gary de l’impasse dans laquelle lui-même s’est laissé conduire.

Le trajet proposé n’est pas neuf à l'écran, mais le chemin emprunté par Gordon Green vire souvent à la caricature, donnant peu de crédibilité à son propos. On veut bien admettre que le capitalisme à la sauce yankee soit sans pitié, allant là où se trouve le business sans jamais regarder derrière lui, mais laisser penser qu’un tel capharnaüm et surtout un tel délitement des valeurs morales est monnaie courante chez l’oncle Sam laisse une impression de supercherie de la part de Gordon Green qui, peut-être pour sortir d’une relative confidentialité, se livre à une surenchère dans le misérabilisme pouvant faire recette en ces temps de crise. À cause de ce substrat un peu fielleux, le film est souvent bancal et ce n’est pas la fin, sorte de remake de celle de "Taxi driver", qui donnera un meilleur goût à la sauce poisseuse servie par Gordon Green.

Nicolas Cage, qui apporte sa notoriété à cette œuvre tout à la fois ambitieuse et racoleuse, navigue durant tout le film entre dépouillement de son jeu et envie d’en faire des caisses face aux situations apocalyptiques dans lesquelles le place le réalisateur. Le jeune Sheridan, au rôle mieux découpé, s’en sort, lui, avec brio. Mais la palme revient sans contexte à Gary Poultet, ancien SDF dont c’est le premier rôle à l’écran, mort de ses excès deux mois après la fin du tournage, absolument stupéfiant dans le rôle du père abject.