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"Jade"

Un film raté sur toute la ligne

titre original "Jade"
année de production 1995
réalisation William Friedkin
scénario Joe Eszterhas
photographie Andrzej Bartkowiak
musique James Horner
production Robert Evans
interprétation David Caruso, Linda Fiorentino, Chazz Palminteri, Richard Crenna, Angie Everhart

La critique de Mathilde

Prenez un grand réalisateur des années 70 et 80, celui de "French Connection", "L'Exorciste" et "Police fédérale, Los Angeles" ; le chef op' attitré d'un autre grand réalisateur, celui de Sidney Lumet ; un très célèbre compositeur, celui de "Titanic" ; ajoutez le scénariste de "Basic Instinct" ; mixez le tout et... trop tard, quelle poisse, c'était sans compter que ledit scénariste venait de commettre le script de l'affreux "Sliver" !

Le résultat : un mauvais thriller, même pas sauvé par les interprètes, qui confirme par ailleurs que seul Paul Verhoeven est capable de nous parler correctement de sado-masochisme et de manipulation. Reste donc une sorte de téléfilm de niveau technique supérieur (cf. le montage de Friedkin).

L'ensemble du public ne s'y est pas trompé : le film fut un gros échec commercial...

NB : je m'interroge sur l'origine de l'obsession sexuelle qui semble hanter les scénarios de Joe Eszterhas ; le contact d'Adrian Lyne ("Liaison fatale", "9 semaines 1/2", "Proposition indécente", "Lolita"), pour lequel il a écrit le script de "Flashdance", y aura-t-il été pour quelque chose ?

La critique de Didier Koch pour Plans Américains

La production de "Jade" est le fruit de la conjonction de plusieurs paramètres liés aux goûts du public de l'époque et  à la carrière de William Friedkin. Cette dernière parait irrémédiablement encalminée depuis le choc mondial que fut "L'Exorciste" en 1973 qui avait suivi l'autre énorme succès que fut "French Connection" qui réalisa le hat-trick aux Oscars de 1972 (meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur acteur). Le caractère intransigeant du réalisateur et ses excès d'autorité sur les plateaux lui attirèrent vite le classement dans la catégorie des "ingérables". Son remake du "Salaire de la peur" de Clouzot au tournage épique et incompris de la critique fut un bide effroyable. "Cruising" en 1983 avec Al Pacino, thriller glauque situé dans le milieu homosexuel SM, lui attirera les foudres des associations  gay, reprochant à Friedkin une vision caricaturale de leur communauté alors que le Sida commençait à poindre le bout de son nez. Deux plus tard, "Police fédérale, Los Angeles", thriller techno pop brillant très influencé par l'esthétique des frères Scott, ne fut qu'une demi-réussite commerciale.

Depuis, les trois films ont largement été réévalués et sont même devenus cultes, faisant l'objet de sorties DVD très soignées. S'ensuivirent trois films passés complètement inaperçus, mais aussi vilipendés par la critique, qui reprocha à Friedkin de ne plus avoir de fil directeur, devenu, selon elle, tout juste bon à pasticher les genres qu'il emprunte.

De son côté, Robert Evans, passé producteur indépendant après avoir fait les beaux jours de la Paramount, sort d'un solide succès obtenu deux ans plus tôt avec "Sliver" de Phillip Noyce, thriller sulfureux surfant sur l'énorme popularité acquise par Sharon Stone, dont la sensualité à fleur de peau avait affolé une bonne moitié de la planète (masculine) dans le "Basic Instinct" de Paul Verhoeven. Dans les deux cas, le romancier et scénariste Joe Eszterhas était à la manœuvre. Inutile d'être grand clerc pour imaginer que le futé Robert Evans va tenter une nouvelle fois de décrocher le jackpot. Il va donc sortir Friedkin de sa torpeur en lui proposant un projet capable de le ramener au premier plan. Un scénario hautement érotique conjugué au sens du rythme du réalisateur de "French connection" devrait faire des étincelles. Pour parachever le tout, Linda Fiorentino, remarquée tout récemment dans "Last Seduction" de John Dahl, semble posséder la dose d'érotisme capable de faire concurrence à Sharon Stone.

Tout semble donc très bien parti. Mais c'est mal connaitre Friedkin, qui va vouloir influer fortement sur le scénario, tentant même d'en réécrire lui-même une grande partie, ce qui déclenche bien sûr un conflit avec Joe Eszterhas qui, devenu tout puissant, menace d'enlever son nom du générique. Les choses rentrent dans l'ordre, mais le film est un échec, faisant pour le coup de Friedkin un réalisateur maudit. Pourtant, le film n'est pas si mauvais, s'engageant même très bien dans sa première moitié, David Caruso étant très à l'aise dans son rôle de substitut du procureur ambitieux qui doit faire face à une affaire de partie SM ayant mal tourné et mettant en cause son ancienne petite amie (Linda Fiorentino). Friedkin, aidé du chef-opérateur habituel de Sidney Lumet, Andrzej Bartkowiak, et de la musique spectrale de Loreena McKennitt, parvient à diffuser une ambiance capiteuse de très bon aloi à travers les pérégrinations de l'enquête dans les somptueuses demeures abritant les jeux érotiques pimentés des pontes de la haute société. Le tout baignant dans une ambiance chinoise plutôt bien adaptée.

Mais Friedkin avait sans doute raison quand il souhaitait remanier un scénario qui, progressivement, s'enlise quelque peu, faute d'une intrigue solidement charpentée et suffisamment crédible. Les personnages sont dès lors un peu livrés à eux-mêmes, et les incohérences servent rapidement d'ultime recours pour masquer les manques narratifs. Friedkin arrive malgré tout à mener le navire à bon port, montrant son grand professionnalisme. On se dit quand même, en regardant ce film mal équilibré, qu'il s'en est fallu d'un rien pour que le coup de poker opportuniste du toujours joueur Robert Evans soit réussi.