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"Inherent vice"

titre original "Inherent vice"
année de production 2014
réalisation Paul Thomas Anderson
scénario Paul Thomas Anderson
photographie Robert Elswit
musique Jonny Greenwood
interprétation Joaquin Phoenix, Josh Brolin, Owen Wilson, Reese Witherspoon, Benicio Del Toro, Martin Short, Eric Roberts, Martin Donovan

La critique de Didier Koch

Le cinéma de Paul Thomas Anderson, « PTA » comme on le nomme désormais, ne lasse pas de poser des questions et de susciter des polémiques. Véritable auteur pour certains, plagiaire éhonté et poseur pour d’autres, qui ne saurait que recycler l’œuvre de plus grands que lui dans des exercices de style prétentieux où sa faiblesse narrative ressort de son incapacité chronique à être concis (ses films durent en général plus de deux heures trente).

Une chose est sûre, le réalisateur a un caractère bien trempé et une confiance très affirmée dans ses moyens, conscient qu’en dépit des scores très moyens de ses films au box-office, il lui revient de bâtir une œuvre qui le classera parmi les plus grands de sa génération. Se situer au côté des John Huston, Howard Hawks ou son mentor Robert Altman, implique de se frotter un jour au genre du film noir.

Depuis "Le faucon maltais" de Huston en 1941 et "Le grand sommeil" de Hawks en 1946, l’image du privé imprimée par Humphrey Bogart n’a fait qu’évoluer parallèlement aux mœurs de la société américaine pour aboutir à la vision la plus anarchique possible livrée par les frères Coen en 1998 avec "The big Lebowski", où un Jeff Bridges dit le « Duc », en trip quasi permanent sous LSD ou autres vapeurs toxiques, s’improvise enquêteur par le plus grand des hasards parce que des malotrus sont « venus pisser sur son tapis ». Bogart et son trench-coat ont laissé brutalement la place au bermuda à fleurs et à la bedaine de Bridges.

De son côté, le pachydermique Sydney Greenstreet s’est mué via John Goodman en vétéran du Vietnam paranoïaque et soupe au lait, tandis que le visqueux Peter Lorre a pris le faciès caoutchouteux de Steve Buscemi. Cette mutation vertigineuse s’est bien sûr faite par étapes, passant par l’apport d’une « coolitude » de plus en plus affirmée, véhiculée successivement par Robert Mitchum, Frank Sinatra, Dean Martin ou Paul Newman. Sans oublier un point de passage essentiel avec Elliott Gould dans le fameux "Privé" de Altman en 1975. Ce dernier qui, il faut le préciser, est le réalisateur avec lequel PTA se sent le plus d’affinités, l'ayant secondé sur "The last show" en 2006 alors que le réalisateur était déjà très malade, et auquel il a le plus souvent rendu hommage ("Boogie nights" et "Magnolia").

Avec "Inherent vice", PTA ne cherche donc pas à prendre la suite des frères Coen qui sont certainement allés au bout de l’évolution du personnage du privé capable de s’inscrire dans une intrigue policière crédible, mais plutôt à s’intercaler entre les deux frangins et son mentor. C’est donc dans les seventies qu’il nous emmène, avec l’adaptation du roman éponyme de Thomas Pynchon. L'auteur, dont les œuvres maniant volontiers l'absurde sont réputées difficilement transposables à l'écran, propose une trame pour le moins touffue que Paul Thomas Anderson, avec son style froid et distancié, a bien du mal à faire exister.

On sait que le fil conducteur du film de détective qui subsiste depuis "Le grand sommeil" et qui supplante avantageusement les incohérences de l'enquête est la déambulation du privé au sein d'une faune cosmopolite, composée de personnages fortement typés aux mœurs pour le moins surprenantes. Robert Altman, dans "Brewster McCloud", et les frères Coen dans le susnommé "The big Lebowski", ont habilement joué sur cette unique partition. PTA, lui, se prend les pieds dans le tapis, n'ayant pas la fantaisie lunaire d'Altman ou la fureur iconoclaste des Coen.

Il avait pourtant réuni un casting hétéroclite faisant appel, comme l'avait fait Robert Altman avec Sterling Hayden dans le "Privé", à des acteurs sur le retour (Eric Roberts, Martin Short ou Martin Donovan) guidés par un Joaquin Phoenix qui semblait avoir l'épaisseur nécessaire pour offrir une variante crédible à l'inoubliable "Duc" de Jeff Bridges. Mais, en s'aventurant sur un terrain qui n'est pas le sien, l'austère PTA n'a pas su trouver le liant qui cimente toutes les saynètes confrontant le "Doc" (Joaquin Phoenix), hippie reconverti privé, aux protagonistes, méchants ou victimes de cette enquête qui tente de nous plonger dans les méandres de la corruption immobilière (hommage à "Chinatown" de Polanski) et d'un trafic de stupéfiants.

N'arrivant pas à se départir de sa rigueur légendaire, PTA reste à côté de son film, laissant le pauvre Joaquin Phoenix ramer seul et à l'aveugle dans ce trip le plus souvent désincarné à l'image de "Bigfoot", le flic allergique aux hippies joué par un Josh Broslin pour une fois complètement asynchrone. Si le sous-texte relevé par certains sur l'observation par Anderson d'une Amérique déjà en train de digérer cette réaction antimatérialiste suite à la peur générée par l'affaire Manson est bien présent, il est malheureusement amoindri par les graves carences de forme du film.

Puisqu'il entendait marcher dans les pas de son maître à penser, Paul Thomas Anderson aurait dû se souvenir que les tournages de Bob Altman étaient réputés être de joyeux foutoirs où la marijuana était servie au petit déjeuner afin que chacun soit dans l'ambiance. On n'a rien sans rien. Quelques joints auraient certainement permis au rigide PTA de se laisser un peu aller. Au lieu de ça, Joaquin Phoenix est sans doute passé à côté de ce qui aurait pu être un de ses rôles emblématiques. Dommage.

Couverture du Sight & Sound de février 2015